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dimanche 12 novembre 2017

(Pr, SB, Vu) "Proche et reproche, belote et rebelote"

12.11.2017 “Amour et reproches: comme toi-même?”

Lectures: Lévitique 19, 17-18; Galates 6, 1-2; Jean 15, 9-13

“Tu aimeras ton prochain comme toi-même”: tarte à la crème du christianisme? Rengaine moralisante? Banalité poussiéreuse? Monsieur le pasteur, changez de disque, SVP!

Et le pasteur dit “non”! Non, ce n’est pas ce que vous croyez, si vous pensez qu’aimer son prochain comme soi-même, c’est être gentil, peut-être? Ou avoir des sentiments d’affection, de tendresse, à l’exemple de Jésus? Pourquoi pas se laisser flageller ou tondre par les autres, sans rien dire, et “tendre l’autre joue”, selon le mot de l’évangile?

Alors asseyez-vous, bouclez votre ceinture et partons ensemble à l’aventure! À la découverte de l’amour du prochain.
 

Première surprise: ce n’est pas Jésus qui a inventé la formule. Ni les 10 commandements de Moïse. La plus ancienne mention, dans la Bible, de “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”, c’est ce passage du livre du Lévitique que nous avons ouvert ce matin. Un texte qui a été rédigé probablement pendant l’Exil à Babylone, dans un temps où les déportés vivaient une situation désespérante. Nous y reviendrons.



Deuxième surprise: la demande “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” ne nous est pas donnée comme une morale. Mais plutôt comme la conséquence d’une bonne gestion des conflits! Je m’explique. Le passage commence par ces affirmations inattendues (traduction la plus fidèle possible): Tu ne laisseras pas de haine dans le secret de ton coeur à l’égard de ton frère, tu n’hésiteras pas à lui faire des reproches afin de ne pas te charger d’un péché envers lui. Tu ne te vengeras pas toi-même et tu ne garderas pas de rancune contre tes compatriotes. C’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur”.

Avant donc de nous parler d’aimer, la Bible nous demande d’exprimer nos reproches, de réprimander! On nous avait pourtant bien appris que ce n’est pas gentil de gronder, de chicaner, de blâmer! Et pourtant, selon ce passage du Lévitique, aimer son prochain, c’est d’abord lui adresser des réprimandes, sans hésiter, si nous en avons sur le coeur!

Faire des reproches à son prochain, c’est encore se rapprocher de lui. Et vous avez bien entendu qu’il y a la même racine dans ces trois mots. Reproches, prochain, se rapprocher: il y a toujours l’adjectif “proche”.
  


Troisième surprise: ce commandement de réprimander son frère (ou sa soeur) n’est pas une bonne action, à bien plaire, un petit “plus” facultatif pour bons élèves, Non, ce commandement nous est donné (je cite le Lévitique) “afin de ne pas te charger d’un péché envers lui”! “Tu n’hésiteras pas à le réprimander afin de ne pas te charger d’un péché envers lui”. Purée! La Bible sort vraiment l’artillerie lourde, sur ce verset! S’abstenir de dire nos reproches, c’est un péché!?

Pour bien comprendre cela, il faut se souvenir que le péché, dans l’Ancien Testament (AT), ce n’est ni une mauvaise action parmi les autres, ni la porte de l’enfer. Dans l’AT, le péché, c’est tout ce qui nous sépare de Dieu. Tout ce qui nous sépare de Dieu et, par conséquent des autres humains. Oui, le péché, c’est une rupture de relation avec Dieu - et avec l’humanité où il nous appelle à vivre en communauté.

Si donc je garde mes reproches par-devers moi, si je laisse mes ressentiments macérer sans les exprimer, je coupe ma relation avec mon prochain, et du même coup (!) avec Dieu. Haïr en secret, c’est refuser de rencontrer l’autre, c’est fuir la relation avec ce frère. Au contraire, dire mes réprimandes, c’est permettre au lien de se reconstituer. Vous voyez que nous sommes très proches de la notion de paix dans l’AT; le shalom, la paix qui n’est pas l’absence de conflit, mais le fait de vivre en relation. La paix, c’est, au milieu des conflits, se tendre la main. Et se dire ce qu’on a sur le coeur.

Et la petite phrase qui conclut ce passage (je cite): “Je suis le Seigneur”, eh bien elle n’est pas là pour faire joli; ni pour donner un air plus pieux à ces exigences. Mais elle souligne que ces commandements viennent de Dieu, et que Dieu s‘engage lui-même dans leur mise en pratique. Les appliquer, c’est vivre notre relation avec Dieu, c’est ne pas pécher, donc ne pas nous couper de lui.

Résumons. Les réprimandes que nous avons sur l’estomac, Dieu nous demande de ne pas les laisser tourner en rancunes ou vengeances sournoises. Au contraire, n’hésitons pas à adresser des reproches à notre prochain, pour nous rapprocher de lui; et du même coup pour nous rapprocher de Dieu. Autrement dit, des réprimandes constructives! Vous imaginez le slogan sur les panneaux d’affichages de la SGA: “Des reproches au prochain, ça rapproche”!

   


Si vous n’êtes pas trop fatigués, j’aimerais ajouter 2 ou 3 choses (rassurez-vous, je n’ai pas de réprimandes à vous exprimer!). J’ai envie de faire encore quatre remarques.

1° Première remarque. J’ai fait une allusion à “tendre l’autre joue”; est-ce que ça ne dit pas exactement le contraire de notre passage? Eh bien non. J’ai beaucoup étudié ce verset, et je suis convaincu, avec de nombreux théologiens aujourd’hui, qu’il ne veut pas dire “se laisser frapper et encore frapper”, mais qu’il signifie “tendre une joue autre, différente, sortir de la relation “frappeur-frappé”; briser le cercle vicieux de la violence (voir prédication sur internet http://textesdejjcorbaz.blogspot.ch/2014/08/pr-sb-vu-lautre-joue-la-violence.html).
 
2° Deuxième remarque: il y a aimer et aimer. Nous entendons fréquemment ce verbe comme l’expression d’un sentiment. Mais un sentiment, ça ne se commande pas! Il est parfaitement inutile d’exiger qu’on aime. L’AT, quand il parle d’aimer, pense à l’autre aspect du mot: se comporter, concrètement, comme des gens qui s’aiment. La Bible ne nous demande jamais des inclinations, des émotions, des élans spontanés vers notre prochain. Elle nous invite à une conduite, à des gestes, des attitudes d’amour - ce qui est tout autre chose!


3° Troisième remarque, le prochain. Vous allez me dire “mais on ne peut pas aimer le monde entier comme cela. On s’y épuiserait!” - Et vous aurez mille fois raison.

Le livre du Lévitique s’adresse aux juifs en Exil, disions-nous. Dans un temps de grand désespoir, il s’agit de resserrer les liens du peuple déporté. On demande d’aimer les frères, les prochains, les compatriotes. L’AT ne demande pas de vivre ces “reproches qui rapprochent” avec tout le monde, mais à l’intérieur seulement d’Israël.

Ouf, pensez-vous! Cependant, n’oublions pas que Jésus, dans l’évangile, a étendu Israël au monde entier. C’est l’Eglise, universelle, qui est le nouveau peuple saint! Donc rien n’est simple, avec Dieu! Heureusement que le Christ, sur la croix, a donné sa vie par amour total pour nous, qui aimons si imparfaitement. Ne l’oublions jamais.


4° Dernière remarque: “comme soi-même”. Savez-vous qu’on trouve l’expression “aimer comme soi-même” dans un édit du roi d’Assyrie (donc un païen!) en 670 avant JC. Soit avant la rédaction du livre du Lévitique! Moralité: si Jésus n’a rien inventé sur ce chapitre, l’AT non plus. Nous avons affaire à une expression courante déjà dans l’antiquité. Et cette expression voulait dire, en général, que les sujets d’un roi, à la guerre, devaient être prêts à donner leur vie pour leur souverain; ils montreraient ainsi qu’ils aiment leur roi comme eux-mêmes.

Dans le Lévitique, comme plus tard dans l’évangile, il ne s’agit pas de se battre, bien sûr. Mais nous recevons aussi une exigence de nous conduire à l’égard des autres sans penser à soi d’abord. Pourtant, il faudrait une seconde prédication pour dire haut et fort aujourd’hui qu’il est parfois plus difficile de s’aimer soi-même que d’aimer autrui... À méditer...
  


 
Conclusion. “Tu ne laisseras pas de haine dans le secret de ton coeur à l’égard de ton frère, tu n’hésiteras pas à le réprimander afin de ne pas te charger d’un péché envers lui. Tu ne te vengeras pas toi-même et tu ne garderas pas de rancune contre tes compatriotes. C’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur”. La possibilité de haïr n’est pas niée. Il est normal d’en vouloir à une autre personne. Mais c’est le silence qui est coupable. C’est le silence qui nous coupe du prochain et de Dieu. Ce qui détruit, ce n’est pas la haine, mais c’est de ne pas l’exprimer; c’est de la laisser croupir, et macérer. Et tourner en rancune, ou vengeance mesquine.

Parler pour renouer le lien. Reprocher pour se rapprocher du prochain. Et de Dieu. Aimer, c’est se battre pour préserver ces relations-là. Amen

Jean-Jacques Corbaz 



dimanche 29 octobre 2017

(Pr, Vu) "Semper dépoussièranda"

Prédication du 29 octobre 17 - «Enlever la poussière»
- à propos de la Réforme, que nous commémorons dimanche prochain.
 
Lectures bibliques: Jean 12, 24-26; 2 Corinthiens 5, 14-15; Psaume 68, 2-7; Romains 3, 22-24


M. le pasteur est en visite chez des paroissiens. Ceux-ci racontent combien l’évangile et la prière les accompagnent, régulièrement, chaque jour. Alors, avant de partir, M. le ministre demande une bible, pour un petit recueillement. Son hôtesse va en chercher une, et revient en soufflant sur le vieux livre (souffler sur la bible): “Excusez-moi, M. le pasteur, mais ces objets qu’on utilise rarement ont tendance à se couvrir de poussière...”!
 

Il y a 500 ans: la Réforme. Pour certains, ce fut, oui, un bon dépoussiérage. Faire sortir la Bible de son oubli. Dépasser une religion où la forme semblait plus importante que le fond, certains parlent même d’hypocrisie ou de théâtre. Enlever la couche de superstitions et de croyances magiques qui avait peu à peu recouvert la foi chrétienne.

Remettre au coeur de l’Eglise une confiance active au Christ vivant, raviver l’amour du Dieu de pardon gratuit et de paix. Faire fondre comme la cire au feu les verrous qui cadenassaient la religion de ce temps-là: vénalité et autorité; amour du pouvoir et de la richesse, qui avaient écarté les chefs chrétiens de l’évangile.

Il y a 500 ans: la Réforme. Mais, pour d’autres croyants, cet événement est d’abord un sujet de tristesse; une rupture de l’unité de l’Eglise. On devrait plutôt, disent-ils, demander pardon de n’avoir pas su préserver une Eglise unie, comme le Christ le voulait.

Cette opinion est respectable, mais elle idéalise les temps d’avant la Réforme! En effet, on sait aujourd’hui que l’Eglise a connu bien des ruptures d’unité dès le 1er siècle déjà. De nombreuses dissidences sont apparues à toutes les époques; certaines ont disparu; d’autres sont restées au sein de l’Eglise catholique (par exemple les franciscains); et d’autres s’en sont séparées, comme les orthodoxes ou les Vaudois du Piémont.

Quand je lis le Nouveau Testament (NT), déjà je suis frappé par le nombre de conflits, de scissions, de groupes qui se traitent mutuellement de faux apôtres, voire qui s’excommunient. Toute l’histoire de l’Eglise foisonne d’hérésies, c’est-à-dire de doctrines religieuses différentes de celle qui a fini par émerger, après bien des combats.

Au 1er siècle, les ruptures séparaient principalement les chrétiens venus du monde grec de ceux d’origine juive. Le NT montre comment ces derniers (on les appelle “judéo-chrétiens”) voulaient imposer la circoncision à tous les anciens païens convertis. C’est ce conflit qui a été à l’origine du martyre d’Etienne, le premier diacre. Vous voyez, dix ans après la mort de Jésus, il y a déjà des chrétiens qui tuent d’autres chrétiens à cause de leur foi différente!
 

L’unité parfaite de l’Eglise n’a jamais existé. Et les communautés chrétiennes ont toujours été marquées par les imperfections très humaines de leurs chefs.
  
Il y a 500 ans: la Réforme. Aujourd’hui donc, dans quel esprit commémorer cet événement? Est-ce remuer des vieilleries? Augmenter les rancoeurs de part et d’autre? Serait-ce peut-être se féliciter de s’être séparés des catholiques (comme si on fêtait l’anniversaire d’un divorce)!? Ou bien au contraire s’en lamenter? Vouloir retourner dans le passé?

Devant vous, je dis non à tout cela! C’est vrai, la Réforme a été un choc. Comme toutes les ruptures. Un choc douloureux, qui a laissé des cicatrices profondes. Un choc qui a été mal vécu par beaucoup, parce que le respect des autres n’était pas la qualité première des protagonistes. De tous les protagonistes!

Mais un choc aussi qui a eu des conséquences très réjouissantes, positives, dont nous pouvons être heureux! Reconnaissants!

Par exemple, la Réforme a remis la Bible au centre de la vie chrétienne. Au Moyen Âge, les chefs d’Eglise agissaient en pensant à leurs propres intérêts, à leur influence. La Bible comme référence unique a été pour la communauté des croyants une arme de premier plan contre l’arbitraire et les tyrans.
  


Autre exemple, la décision personnelle de la foi. Avant la Réforme, on ne décidait pas d’être chrétien, on devait l’être, et obéir! Croire, en ce temps-là, ce n’était pas établir une relation individuelle à Dieu qui nous aime; c’était pratiquer des rites  dont la gesticulation liturgique ne laissait pas de place à l’adhésion personnelle. Je dis bien “avant la Réforme”, car l’Eglise catholique a beaucoup évolué depuis, Dieu merci!

Au Moyen Âge, il était impensable de croire différemment de ses voisins. La Réforme donc a rendu un fier service à tous: athées, protestants, mais aussi catholiques, car elle a montré que croire en Dieu ne va pas de soi. Oui, croire en Dieu ne va pas de soi. Christ nous veut libres, même lorsque l’Eglise laisse cette liberté se couvrir de poussière!

Par conséquent, troisième exemple, et troisième trésor légué par la Réforme, par conséquent la communauté des chrétiens n’arrivera jamais au point où elle aurait atteint la vérité, toute la vérité, rien que la vérité! Toute Eglise est imparfaite, et il n’y a pas un modèle unique qui serait donné par l’évangile. Nos structures sont toujours en lien avec des circonstances très terre-à-terre, locales ou historiques, voire avec des tempéraments humains.

Toute Eglise est faillible. Bien sûr, le Saint-Esprit la dirige, mais chacun(e) interprète à sa manière ce qu’il lui souffle. Luther et ses collègues ont donc très tôt prêché que la réforme de l’Eglise est toujours à recommencer, jamais parachevée, sans cesse à reprendre. En latin, “Ecclesia semper reformanda” était leur slogan: l’Eglise est toujours à réformer. Appelée à continuellement se remettre en question pour être mieux fidèle à l’esprit de l’évangile.

La vie est ainsi faite qu’elle nous fabrique des ornières, des scléroses. La rigidité s’empare de toutes nos inventions géniales. Toutes nos inventions géniales, même l’Eglise! Même la foi! Il faut alors, parfois, des ruptures brusques et douloureuses, pour faire craquer la carapace qui devenait étouffante, et pour libérer à nouveau le souffle de l’Esprit qui était à l’intérieur. L’Eglise est toujours à réformer.
  

Enfin, quatrième et dernier trésor dont je souhaite vous parler ce matin (mais il y en a encore des quintaux, bien sûr!): le salut par grâce. Si je suis libre, le NT me dit aussi que Dieu ne va jamais me condamner pour mes erreurs. Je n’ai pas à mériter d’être sauvé, ni par mes actes, ni par un rite, ni par quoi que ce soit. Le salut est gratuit (c’est ce que veut dire le mot “grâce”: gratuité). Comme la lettre aux Romains le souligne avec vigueur, nous sommes pécheurs, tous; mais Dieu, dans sa bonté sans limite, nous sauve tous et nous rend justes sans que nous ne le méritions.

Ce trésor se dit, en latin, ”Sola gratia” (par la grâce seule) ou  “sola fide” (par la foi seule). C’est Dieu qui nous rend justes, par son amour infini. Je ne peux que l’accepter dans la foi.

J’aime ce mot de Luther: “Les pécheurs ne sont pas aimés parce qu’ils sont beaux, mais ils sont beaux parce qu’ils sont aimés”!

Et ce cadeau ne veut pas nous démobiliser. Au contraire, cette grâce reçue a pour mission de nous inciter à mieux exercer nos responsabilités. À devenir toujours mieux solidaires les uns des autres. Savez-vous? l’action sociale est aussi fille de la réforme: l’Armée du Salut, la Croix-Bleue, le Centre Social Protestant... L’évangile qui libère nous rend responsables les uns des autres.

  

Aujourd’hui donc, célébrer cet anniversaire géant, 500 ans, me semble essentiel. Pas seulement pour mesurer son ampleur; pas tellement pour fixer les yeux sur hier. Mais surtout pour être mis en marche, aujourd’hui; pour être renouvelés et dynamisés par le mouvement qu’il a suscité, et qu’il suscite encore de nos jours. Ce demi-millénaire retentit donc comme un appel pour tous, quelle que soit notre confession. Un appel à cultiver notre confiance et notre liberté. Notre relation avec Dieu et notre solidarité. Et à les vivre!

Fêter la Réforme, en 2017, c’est surtout vivre selon son esprit. Marcher à contre-courant des ornières, des scléroses, de l’inertie des traditions. À contre-courant de tout ce qui rapetisse, qui emprisonne ou qui contraint. À contre-courant des résignations et des formalismes qui paralysent.

Fêter la Réforme, aujourd’hui, c’est toujours secouer la poussière! C’est accepter d’être graine de foi, critique et responsable. Accepter d’entrer à nouveau, toujours, dans ce processus créatif qui veut faire de nous (et de nous tous, quelle que soit notre Eglise) des croyants en marche vers le Christ, à contre-courant de toute résignation. Appelés à continuellement se remettre en question, se réformer, pour être mieux fidèles à l’esprit de l’évangile.

Fêter la Réforme, aujourd’hui, oui, c’est toujours secouer notre poussière! (souffler sur la bible) Amen.                                          


Jean-Jacques Corbaz 



vendredi 27 octobre 2017

lundi 16 octobre 2017

(Bi) Scandalisé

Triste et révolté par de tels actes imbéciles. Qui sont le fruit, sachons-le bien, de l'irrespect et de la peur semés par certains mouvements et partis chez nous comme ailleurs.

Après des attentats terroristes, de nombreuses voix s'élèvent, à raison, pour demander aux musulmans modérés de se désolidariser de cette violence.
À mon tour, je demande à l'UDC et autres de se désolidariser publiquement de ces profanations de Lausanne, et d'appeler les membres de leur mouvement à tout faire pour les éviter.

Seul lieu du canton dédié aux sépultures de la communauté musulmane, le carré du Bois-de-Vaux a été vandalisé.
24heures.ch

samedi 14 octobre 2017

(Ci, Ré) ... tordus

"Deus escreve direito por linhas tortas"
(dicton portugais)
= Dieu écrit droit avec des traits tordus.

Ce qui est dit ici de Dieu, on peut l'appliquer aussi à la Vie, à l'Amour, à l'Harmonie...

Même à nos existences!
La passion, le bonheur, la vie intense et riche: tout cela n'est pas dépendant d'une trajectoire lisse, régulière et sans histoire. Au contraire, ils se nourrissent d'aspérités, de contradictions, de controverses... surtout d'aspérités, de contradictions, de controverses vécues dans le dialogue et le respect, dans la volonté partagée de s'enrichir des différences de l'autre.

Un bonheur uniforme entraîne l'ennui, voire à la longue une sensation d'être malheureux.
Tandis qu'une trajectoire tordue, quand elle est accompagnée d'émerveillements et de défis relevés, s'avère la plus passionnante des histoires de vie!

 



dimanche 8 octobre 2017

(Pr) «tu aimeras…»


Prédication du 8 octobre 2017  


Matthieu 22, 34-40; Deutéronome 7, 7-9; Colossiens 3, 1-2   

J’ai longtemps cru que ma cousine Rosette était une pimbêche. Elle vivait, elle parlait comme si elle n’avait que du vent dans le crâne. Elle ne savait rien faire d’autre que singer les vedettes du cinoche ou de la chanson... en plus modeste, évidemment! 

... Jusqu’au jour où, dans des circonstances particulières, j’ai découvert une autre Rosette: intelligente et sensible. Mais elle n’avait jamais pu le montrer avant, probablement parce qu’elle était trop timide; pas assez sûre d’elle. 

Après cette découverte, je m’en suis voulu: pendant des années, j’avais passé à côté des qualités de Rosette, j’avais perdu tout ce temps à cause des préjugés que j’avais sur elle.

 

Si je vous parle de ma cousine ce matin, c’est que j’ai vécu presque le même retournement avec un passage biblique. Un peu la même découverte: ces versets n’étaient pas du tout ce que j’avais cru pendant des années. Mes préjugés m’avaient empêché de les comprendre; et d’en vivre mieux! 

Il s’agit du fameux texte de Matthieu 22, qu’on nous a servi et resservi jusqu’à l’indigestion... en particulier dans la liturgie de confession des péchés. «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force, de toute ton âme...». Pour moi, comme pour vous peut-être, c’était clair: ce passage était le commandement de base donné par Jésus dans un système de morale, de règles de vie: c’est ça qu’il faut faire, quand on est chrétien, si on veut que Dieu nous approuve. 

Facile à dire, mais pas du tout à mettre en pratique! Comment aimer le Seigneur de toute sa vie, de toute sa personne, de tout son coeur? - Surtout aujourd’hui, quand nous sommes sollicités de tous côtés; envahis par les émotions; stressés; séduits par la publicité; agressés par la société commerçante; dirigés par les divinités à la mode, qui se nomment st-Flouze, ste-Gloriole et consorts? Aimer Dieu sans partage? Mais c’est mission impossible! On ne touche pas le puck! 

Or j’ai découvert, un jour, que ces fameux versets voulaient dire bien autre chose. Comme si la Bible me murmurait à l’oreille «je ne suis pas celle que vous croyez!»  

Pour bien les comprendre, regardons ce qu’il y a juste avant et juste après notre passage - car ce n’est pas une tranche de saucisson isolé de ses voisins; il y a une continuité, un mouvement général, dans l’évangile. 

Juste avant, Matthieu nous présente une série de controverses  entre le Christ et les principaux partis juifs: les Sadducéens, les Pharisiens et les Hérodiens, tous essayent de tendre des pièges à Jésus par des questions à chausse-trappe. On voit le Christ rejeté violemment par ces légalistes de l’Ancien Testament, ces espèces de fondamentalistes de l’époque, ces intégristes vieux comme Hérode! 

Juste après notre passage, Jésus va lui aussi invectiver ces religieux bornés et fanatiques. Si vous avez le temps, relisez le chapitre 23 de Matthieu, ce n’est pas piqué des hannetons («Malheur à vous, leur dit-il, vous qui filtrez votre boisson pour éviter un moustique, mais qui avalez un chameau!»). 

Les Pharisiens, à qui Jésus s’adresse, également dans nos versets, sont des adeptes du salut par les oeuvres: si on fait ce que Dieu veut, alors il nous récompense et nous sauve; si on désobéit, prétendent ces obscurantistes, on est puni par l’accident, la maladie ou la mort! 

Alors, en ces jours d’anniversaire de la Réforme, il me paraît important de protester avec Jésus, et avec celles et ceux qui l’ont suivi. Non! Non, Dieu ne nous aime pas parce qu’on lui obéit ni même parce qu’on croit en lui. Dieu ne nous sauve pas à cause de nos mérites! Il nous accueille comme nous sommes, il nous aime d’abord, et sans aucune condition - ce que nous rappelons à chaque baptême.


Les Pharisiens, eux, ont besoin de classer les commandements, d’établir une hiérarchie: qu’est-ce qui est fondamental? qu’est-ce qui est important seulement? et qu’est-ce qui est secondaire? 

Alors ils demandent à Jésus: quel est le commandement essentiel? Le «number one» au hit-parade du parfait petit croyant?  

Avez-vous remarqué? Jésus ne répond pas. Il refuse de hiérarchiser. Il donne un commandement n° 1, mais tout de suite après, il en énonce un second, qui est de la même importance. Il y a donc des ex-aequo au classement du top mondial! 

Plus encore, Jésus dévie en corner la demande des fondamentalistes juifs. Car est-ce bien un commandement, ces deux versets qui commencent par «tu aimeras...»? Est-ce qu’on peut commander d’aimer? Je ne crois pas...


Pour Jésus, il y a donc erreur: Dieu ne se place pas sur le plan du faire, et des «tu dois». Il est d’ailleurs regrettable que la Bible en français courant ait choisi de traduire notre passage par «Tu dois aimer...», car, en version originale, en grec, Matthieu emploie un futur. Merci à la TOB d’avoir respecté cela! Et quand Jésus parlait, en araméen, il semble bien qu’il ait utilisé un temps qu’on appelle «inaccompli». L’inaccompli, c’est le temps de ce qui est commencé, mais pas achevé.


Il faudrait plutôt dire alors: «Aime davantage» ou «tu aimes déjà, fais-le plus intensément», quelque chose comme ça. Cette demande de Jésus n’est pas présentée comme un devoir, mais comme une suite à donner; une manière de parachever ce qui est à ses débuts.  

Donc, aimer Dieu! Ce n’est pas une question de choses à faire et de morale: c’est avant tout une question de relation. 

De relation. C’est ça que Jésus répond aux Pharisiens: «Mais, pauvre ami, ce n’est pas des devoirs qu’on peut classer, et se dire qu’on est bon élève! C’est dans ton affection pour Dieu, dans tes élans que réside le plus important de la foi. Dans ton amour, ton coeur; dans ta vie qui vibre, qui espère, - pas dans tes actes d’abord!» - N’est-ce pas là aussi le plus beau trésor légué par la Réforme? 

Allons encore un petit bout plus loin: notre controverse avec les légalistes juifs s’inscrit dans le contexte d’une grande violence: il y a encore, juste avant notre passage, la parabole des vignerons révoltés, qui tuent le fils du patron; et d’autres histoires tout aussi sanglantes. Tout cela annonce qu’au bout de l’évangile, il y a la croix, la mort de Jésus. Exécuté par les hommes révoltés.


Lui, il nous parle d’amour, et on lui répond par les clous et l’épée, le sang et le tombeau! Ainsi, Jésus révèle l’incapacité des humains à répondre à l’amour sans violence!


J’espère que vous comprenez un peu mieux le vrai visage de cousine Rosette - oh, pardon: de notre passage! Jésus dit «aimez mieux» à ceux-là même qui sont en train de fomenter sa mort! Ce n’est donc pas une morale adressée d’abord aux chrétiens de tous les temps; c’est une vanne cinglante dirigée contre ces intégristes de l’époque: «Tu me demandes ce qu’il faut faire surtout pour être en règle avec Dieu? Toi, tu me le demandes, alors que tu es, au fond de toi, dans une relation avec lui plus proche de la haine que de la communion? Ne fais rien, de grâce! Ne fais rien, mais: sois! Sois, et re-çois! Reçois son amour, infini, sa tendresse débordante. Reçois-les, et laisse-les modifier ta vie, comme un grand amour, qui transforme l’existence! Sans loi, sans interdits, sans morale: une passion, ça se vit, ça se laisse pétiller, et rayonner tous les jours!»


Sois! Reçois! Et laisse-toi épanouir, comme une fleur au soleil de Dieu!


La rose n’a pas de morale pour être belle: elle est. La rose, et la Rosette, et toi, et moi! tous, nous pouvons recevoir assez d’amour pour aimer Dieu, pour aimer les autres, et, le plus difficile peut-être, pour nous aimer nous-même! C’est justement ça, le salut par grâce!
Amen

Jean-Jacques Corbaz

 





 

vendredi 29 septembre 2017

(Hu) Feuille d'automne


Une feuille, en automne, dit à sa voisine, qui commence à jaunir:
- Ce que tu es belle!
Ce à quoi l'autre répond:
- Arrête, tu vas me faire rougir!

dimanche 10 septembre 2017

(Pr, SB, Vu) Trouver Dieu au bout du labyrinthe


Prédication du 10 septembre 17: "Dieu est amour? Pas si simple"

Introduction aux lectures:

Un jour où les personnages bibliques étaient tous réunis, l’apôtre Jean répétait, comme d’habitude, le même refrain. Il disait: “Dieu est amour! Dieu est amour!”.
Tous les autres approuvaient visiblement.
Tous? Non, car une voix discordante s’éleva, du milieu de l’assemblée des personnages bibliques. Cette voix disait: “Non, pas d’accord, ce n’est pas si simple!”
Qui était ce personnage contestataire?
Vous l’avez deviné, il s’agit de Job.

Dans les grandes lignes, vous connaissez son histoire:
Homme riche, intègre, ami de Dieu, Job subit tout à coup une série de coups du sort. Ses troupeaux et ses domestiques lui sont enlevés les uns après les autres. Tous ses enfants trouvent une mort tragique. Puis c’est sa santé même qui est atteinte.
Job a tout perdu, mais il reste fidèle à Dieu.
Arrivent alors des amis qui cherchent les causes de ces malheurs. Ils le font dans le cadre de la pensée juive d’alors: si tu es victime de coups du sort, disent-ils, c’est que tu as péché d’une façon ou d’une autre...

Je vous propose ce matin (mais vous n’avez pas trop le choix!) de nous arrêter sur le chapitre 10 de ce livre, qui nous permettra de méditer sur ce thème, universel, de la souffrance et de l’injustice.

Je vous préviens, cette prédication sera un peu plus longue et difficile que d’habitude. Merci de vous accrocher! Mais je crois que c’est important pour découvrir un peu mieux ce que cet étonnant livre de Job veut nous dire.

Nous écouterons d’abord ce chapitre 10; puis un passage de l’évangile de Jean, qui lui est comme un écho; et enfin deux versets de la lettre aux Romains. Merci à John Christin de nous conduire dans ces lectures, et d’abord dans la prière.


Lectures: Job 10; Jean 9, 1-5; Romains 8, 1-2
  


C’est l’histoire d’un homme qui nous ressemble. Job connaît la réussite, le bonheur. Puis brusquement, l’extrême opposé. De terribles malheurs lui tombent dessus. Des bandes de brigands; puis la tempête, la foudre, la maladie. Il ne lui reste rien.

C’est l’histoire d’un homme qui nous ressemble. Job, comme nous, cherche à comprendre: “Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu? Pourquoi?”

C’est l’histoire de trois hommes qui nous ressemblent. Ce sont les amis de Job. Ils viennent chercher avec lui. Et ils proposent sans cesse la même explication: “Tes malheurs viennent de quelque chose que tu as fait. C’est la seule raison: tu as péché et Dieu te punit.”

C’est l’histoire d’un homme qui ne nous ressemble pas! Car Job refuse d’entrer dans ce système. Il répète sans cesse: “Mais non, je n’ai rien fait. Je ne suis pas coupable!”

Nous, il nous arrive si souvent de chercher des torts en nous-même. Ou d’imiter les amis de Job, qui disent: “Il n’y a pas de fumée sans feu”. “Tu n’as qu’à te secouer!” “Quand on voit toutes les souffrances à travers le monde...”

Mais culpabiliser les autres, mais se culpabiliser soi, ça n’aide pas, bien sûr. Au contraire, ça enfonce encore plus.

Or, le système du “Dieu te punit”, ce n’est pas un système chrétien! C’est même exactement l’opposé. La loi “péché = punition”, ce n’est pas de la religion, c’est de l’épicerie! Il suffit de fixer le tarif, au départ; et après, l’homme peut décider tout seul de la sanction. Dans ce système, on peut se passer de Dieu!

Au fond, c’est assez exactement la tentation d’Adam et Eve, au début de la Bible. Vous vous souvenez? Ils goûtent à l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Pouvoir savoir, pouvoir décider ce qui est bien, ce qui est mal, c’est en somme se mettre à la place de Dieu!

Que ce soit pour s’auto-justifier (dire: “je connais le bien, je sais que je suis juste”); ou pour s’auto-accuser (“je connais le mal, je sais que je suis mauvais”); ou pour accuser les autres (“je connais le mal, je sais que vous êtes mauvais”), le système des amis ne mène à rien, sinon à rejeter Dieu, à lui enlever sa liberté.
  

 
Job, de toutes ses forces, essaie de sortir de ce cercle vicieux. Mais il lui faudra pas moins de 40 chapitres pour y parvenir! Il lui faudra explorer bien des pistes, pour découvrir qu’elles sont sans issue.

Le livre entier de Job est comme un labyrinthe, où le héros essaie quantité de chemins, avant de trouver le seul qui ne soit pas une impasse.

Le chapitre 10, que nous avons lu, nous permet d’en comprendre deux ou trois, de ces voies sans issue. Et cela peut nous servir, à notre tour.
   
Première piste: “Je ne suis pas coupable, c’est la faute de Dieu”. Job essaie de se justifier en accusant son Créateur: “Je savais que tu me voulais du mal” dit-il. “Seigneur, ça te fait plaisir de me voir souffrir?”. Tu guettais ma faute, tu as joué avec moi comme un chat avec une souris”...

Quand on se sent trop coupable, il arrive que la seule manière de le supporter soit d’accuser quelqu’un d’autre. De projeter sa culpabilité sur autrui. De manière un peu désespérée, Job va ainsi renvoyer sur Dieu l’accusation qui lui pèse.

Ce qui est étonnant, ici, c’est que Dieu n’en veut pas à Job de cette réaction. Dieu ne retourne pas la culpabilité sur Job. Jamais! Il sait que nous avons souvent besoin d’explorer ce chemin-là. Dieu comprend que nous devons parfois passer par un tel stade. Nous avons le droit d’accuser Dieu, de nous révolter, lors d’une épreuve. Nous avons le droit de crier à l’injustice.

Deuxième piste: Job va aussi explorer, mais de manière moins marquée, le chemin de l’auto-accusation: “C’est ma faute” dit-il alors. Comme un dépressif, Job prend sur lui ses malheurs, il ploie sous leur poids.

D’ailleurs, la frontière est parfois difficile à tracer entre “se sentir accusé” et “être vraiment accusé” par un autre. Voyez ces petites questions dans un couple qui peuvent mettre le feu aux poudres. Par exemple: “Tu fais quoi, ce soir?” “Quoi, tu m’accuses de ne jamais rester à la maison?”

Ainsi, dans tout notre chapitre, il y a en hébreu un double sens:  la plupart des verbes qui parlent de pourchasser, d’accuser, de faire du mal à Job, on ne sait jamais exactement si le sujet du verbe c’est Dieu, ou si c’est Job lui-même (un peu comme, en français, quand je dis “J’ai vu manger un oiseau”, ça peut vouloir dire que c’est l’oiseau qui mange ou vouloir dire que c’est l’oiseau qui est mangé!

Dans notre chapitre, l’ambiguïté est voulue. C’est à la fois Job qui frappe et qui est frappé. Il n’y a pas de pire bourreau que celui qui se persécute lui-même. Des fois, on se battrait, pour ne plus se sentir coupable! On se tuerait, tellement on a honte!
   

Et c’est dans cette forme de dépression donc que Job met le doigt sur une troisième piste, qui le rapprochera de la clé du labyrinthe: sortir de l’alternative “Ou bien je suis juste, et c’est l’autre (l’Autre!?) qui est coupable; ou bien je suis coupable, et c’est l’autre qui est juste”. Tout à coup, Job ne sait plus s’il est bon ou mauvais. Il sent d’ailleurs que là n’est pas vraiment l’important. Le mal ne s’explique pas.

Job sortira de la dépression au moment où il pourra regarder ses malheurs en face, ne plus fermer les yeux sur son sort trop cruel. Job quittera la dépression quand il sortira du jeu de l’accusateur et de l’accusé. Quand sa misère devient extérieure à lui-même.

Dieu est-il méchant? Ou amour? La réponse pour Job est donnée à travers plusieurs autres doubles sens dans ce chapitre. Je n’en mentionnerai qu’un seul: quand il dit, au verset 8, “Tu m’as créé et formé”, Job emploie un verbe hébreu qui veut dire ou bien “façonner”, ou bien “blesser”. Encore une fois, Bien et Mal mélangés!

D’ailleurs, créer n’implique-t-il pas une violence? Mettre au monde peut-il se faire sans traumatisme? Il faudrait le demander à un nouveau-né!! Donner la vie à quelqu’un, n’est-ce pas le placer dans un monde d’injustice et de violence?

Un Anglais m’a dit un jour: “Que Dieu vous blesse”! Il voulait dire, bien sûr, “Dieu vous bénisse” (“God bless you”)...

La vie n’est-elle pas à la fois bien et mal; bonheur et malheur; joie et souffrance; guérison et blessure... Et Dieu n’est-il pas la source de toute vie?
   

Vous le voyez, les questions sont vastes, et nos intelligences humaines ne suffisent pas pour y répondre. C’est ce que Dieu va faire découvrir à Job, après un long itinéraire.

Neuf chapitres plus loin, notre héros exprimera quelque chose d’important, à travers ce verset bien connu: “Je sais que mon rédempteur est vivant, et en dernier il se lève sur la poussière”. “Il n’est plus un étranger”.

Le rédempteur, c’est celui qui prend mon parti, qui me soutient, me comprend. On ne sort de la dépression que si un rédempteur (ou une rédemptrice!) nous accompagne un bout de chemin, regarde et porte avec nous notre souffrance.

Mais voici encore un double sens, un de plus: en hébreu, le rédempteur, ça désigne aussi parfois celui qui abîme, celui qui souille, qui profane! Car rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, comme l’esprit cartésien nous a hélas trop appris. L’hébreu sait mieux que nous la pensée intuitive, où le bien est inséparable du mal; où l’amour ne va pas sans blessure. Comme dans la réalité.

Pour nous accompagner et nous aider à voir clair dans nos souffrances, le rédempteur doit aussi nous faire mal, nous plonger dans ce que nous voudrions fuir. Un psychothérapeute, un superviseur doit mettre à la lumière ce qui dans nos émotions est douloureux, pour nous apprendre à le maîtriser.

Mais, c’est seulement au moment où nous avons fait le tour de nos illusions, de nos croyances, de nos culpabilités et de nos innocences, ce n’est que lorsque tout cela est tombé en poussière, comme c’est le cas pour Job, que le rédempteur devient une aide. “Je sais mon rédempteur vivant, et en dernier sur la poussière il se lève”. Alors, sur cette poussière, Dieu se révèle comme le Rédempteur majuscule, qui nous comprend et nous sauve. Il n’est plus un étranger.
   

La véritable consolation, Job la trouvera enfin au 42ème et dernier chapitre, lorsqu’il parle à Dieu comme à un ami, sans chercher de coupable. Le chemin dans le labyrinthe lui a donné, non pas la réponse à toutes ses questions, mais je dirai la force de vivre avec des questions sans réponse. Car il sait que Dieu vit avec lui et pour lui.
  
Dieu est amour? Pas si simple. Dans les souffrances, les injustices, ça ne veut rien dire. Rien. Avant de prêcher le Dieu d’amour, il ne faut pas oublier tout l’itinéraire dans le labyrinthe, dans l’obscurité, jusqu’à ce que nos échafaudages, nos auto-justifications et nos auto-accusations soient réduits en poussière. Dieu n’est pas un étranger, mais il y a tout ce chemin à parcourir pour le trouver. Un chemin où il nous confronte à nos blessures, pour nous aider à déboucher sur la guérison.

  

La différence avec l’exaltation de la souffrance est mince, bien sûr, mais j’espère que j’ai pu vous la faire ressentir. Le seul antidote contre les théories qui excluent Dieu, c’est le fait que Jésus a passé lui-même par ce chemin du labyrinthe. Il l’a parcouru pour, au matin de Pâques, nous permettre d’accéder à un sens pour notre vie; une authentique relation d’amour avec lui! Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz



dimanche 27 août 2017

(Co, Pr, Vu) Vive, l’eau! (narration)

Lectures bibliques: Jean 4, 1-26, Ezechiel 36, 24-27

Il faisait chaud, ce matin-là. Chaud et sec. Mais l’oasis était fraîche, comme une porte ouverte sur le ciel. L’eau du puits murmurait sa fragile musique, si ténue qu’il faut être vieux et sourd comme moi pour l’entendre... Je crois même que, parfois, des oiseaux chantaient. Ça sentait les feuilles de figuier et l’été.

J’étais venu au puits de Jacob pour boire, mais surtout pour méditer et rêver tranquille, loin du village. J’aime le calme de cet endroit, sa douceur apaisante. Il m’arrive même de me dire que Dieu y est plus proche que dans l’agitation des sacrifices... Savez-vous que ce puits de Jacob est le tout premier lieu de culte de nos ancêtres d’Israël, sur la Terre Promise? Bien avant Jérusalem! Oui, c’est un endroit chargé de présence divine!

Bref, je me sentais superbien, couché derrière les buissons, près de Dieu. L’herbe était douce contre ma peau... J’avais envie de prier: “Seigneur, je voudrais pouvoir mourir ainsi, calmement; doucement; te rendre mon dernier souffle sans hâte, comme la rosée s’évapore au soleil du matin...”
  


Mais! Des voix! Tout-à-coup, des voix, des voy...ageurs! Mon calme et ma prière s’envolent! Pas de chance, j’étais si bien!

Caché derrière mon figuier, j’observe les nouveaux-venus. Qui sont-ils? Commerçants? Pèlerins? Brigands peut-être? Rien que des hommes, en tout cas. Méfiance!

Ils puisent l’eau à l’aide d’une vieille peau de chèvre que le plus petit porte en bandoulière. Ils ont soif, on voit qu’ils ont beaucoup marché! Vivement qu’ils reprennent leur route!

Tout en buvant, ils parlent assez fort. Je comprends à leurs allusions qu’ils sont... juifs!?! Oups!! Heureusement que je ne leur ai pas adressé la parole! On nous a toujours expliqué que nous, les Samaritains, ne devons rien avoir à faire avec ces gens de Judée, qui nous méprisent et qui nous traitent comme des primitifs. Alors que nous sommes descendants d’Israël, autant qu’eux!

Tout ça parce qu’il y a longtemps, au retour de l’Exil à Babylone, nous n’avons pas chassé les Palestiniens, qui occupaient nos terres. Nous nous sommes pacifiquement mélangés avec eux. Dites, Dieu n’était-il pas content de voir des hommes se réconcilier?

Alors voilà: depuis cette époque, les Samaritains n’ont plus de contacts avec les juifs (hem, sauf pour les détrousser, rigole mon cousin Kouchtar de Sychar!!)... Brèfle, ceux-là... je reste à distance.

Ils n’ont pourtant pas l’air si menaçants, ces gaillards. Peut-être un peu... illuminés. Je les entends discuter de l’eau, qui est un signe, qu’ils disent, un signe de Dieu. Et puis ils parlent de souffle, de respiration du Seigneur (je ne comprends pas bien), toujours en se montrant la source, vive, qui murmure sa chanson si frêle à mes oreilles.
  


Bon, voilà qu’ils s’en vont. Non? tiens, y en a un qui est resté. T’égal, dans le fond; tout seul, il ne va pas m’empêcher de jouir du calme de ce puits... 

 
Ah mais zut! Pas de chance! À peine j’ai repris mes rêveries qu’un nouveau pas se fait entendre. Mais cette oasis est plus fréquentée que la couche d’une courtisane un soir de bamboula!!

Oh ben, à propos de courtisane, devinez qui arrive: c’est la femme de Shefdegar de Sychar! Vous savez, celle qui ne sait pas dire non aux hommes... Celle dont ils profitent sans aucune gêne.

Elle s’avance pour puiser de l’eau... Mais? Le juif... lui parle?! Non, mais quel culot! Encore un bélier en rut! Aussi dragueur que son ancêtre David, celui-là!

Ah non, faites excuse, c’était pas ce que j’avais pensé. Ou alors, il tourne longtemps autour de la cruche, ce gars! Il demande de l’eau. De l’eau? Alors qu’il vient de boire?

Et elle? Mmmhh, elle hésite. Elle commence à piger que c’est un type de Judée. Ils parlent d’eau, le juif et Emmanuelle. Il recommence, comme tout à l’heure son histoire d’eau: le souffle, l’esprit divin...

Evidemment, elle, elle ne comprend pas qu’il s’agit de religion. Elle prend tout au premier degré, au début. Il doit expliquer, expliquer encore. Et moi, du coup, je commence à y voir un peu plus clair. Il dit: l’eau est un don du ciel, c’est un signe que Dieu nous purifie et nous aime; un signe que Dieu nous lave, pour nous permettre de commencer, à neuf, une vie différente, meilleure! Voilà: c’est le souffle, c’est la vie que Dieu veut mettre en nous, pour transformer le monde!
  


Emmanuelle, bien sûr, elle ne suit pas bien. Tiens, il parle des cinq maris, maintenant. Et elle, plein gaz, elle croit qu’il fait allusion à sa vie de tralala, tous ses jules, ses “fiancés”...

Encore une fois, méprise, méprise! Si elle n’était pas aussi... euh... “culpabilisée”, elle saisirait que, quand un juif parle des cinq maris, il pense aux cinq dieux qu’on adorait en Samarie! Ouais, cinq maris - Samarie, c’est un vieux gag pourri de Galilée (d’accord, c’est pas terrible, mais San Antonio n’est pas encore né!).

Ah, cette fois, elle a compris! Elle pose des questions sur le culte, sur “croire en Dieu”. Il explique encore. Oh, c’est difficile. Je ne suis plus très bien, moi non plus.

Mais quand il dit qu’on peut adorer Dieu partout, ça, je saisis! Et que l’oasis est une porte ouverte sur le ciel, ça, ça m’emballe!

L’eau, signe du ciel... Non, attends: l’eau, signe d’un souffle que Dieu nous donne. Signe d’un souffle que Dieu nous donne si nous lui donnons notre premier pas... Et ce souffle, il nous transforme; il nous permet de vivre, vraiment; pleinement, intensément!

Et: partout, même ici!

Mmh, il y a quelque chose, là, que je dois creuser. Il faudrait que j’aille vers ce juif pour lui demander de me réexpliquer.

Tiens, c’est drôle!? J’ai encore envie de vivre, soudain, pour découvrir tout ça; pour changer ma vie.

 



Il fait superbe, ce jour-là. L’oasis est fraîche à danser! L’eau du puits de Jacob fredonne sa petite chanson... et: c’est comme une porte ouverte sur le ciel!

Mmm, mmm mmm, mmm mmm mmm mmm (fredonne la mélodie de “l’eau vive”)
Amen
                                      

Jean-Jacques Corbaz



dimanche 20 août 2017

(Pr) Les 4 vandales

Prédication du 20 août 17

Lectures: Marc 2, 1-12; 2 Timothée 2, 8-10; Psaume 41, 2-4


C’est l’histoire de quatre vandales. Qui cassent un toit. Mais c’est mon histoire, et c’est la vôtre aussi!

Ce jour-là, la maison de Simon est pleine de monde, à craquer. Car Jésus est là, et les foules accourent.

Or, voici qu’arrivent quatre hommes qui portent un de leurs amis, paralysé, sur un brancard de fortune. Puisque l’attroupement les empêche d’accéder à Jésus, ces quatre gaillards ont une idée étonnante. Comme un coup de poker.  Sans s’embarrasser des convenances, ils hissent leur compagnon sur la terrasse de la maison, qui fait office de toit, aussi. Là, ils ouvrent un trou, et y font descendre le paralysé jusqu’à Jésus.
  

J’aime cette histoire, en particulier parce qu’elle est riche de symboles. De symboles bien différents de ceux du récit de Jean, que nous avons lu il y a deux semaines.

Evidemment, je préfère que ce soit le toit de Simon qui ait été percé plutôt que le mien! D’ailleurs, le climat et le style des habitations n’est pas le même.

Mais quelle est la première réaction de Jésus, à cet acte de vandalisme? Il admire la foi des quatre hommes, nous dit l’évangile. Non seulement il les félicite, mais encore il discerne, dans leur geste, un acte de foi. Un mouvement religieux!

Et on pourrait, en continuant la lecture de ce passage, méditer longuement sur le pardon des péchés, et sur la conception étriquée qu’avaient en ce temps-là les scribes de la religion. Je l’ai déjà fait. Vous aussi sans doute!


Mais aujourd’hui, j’aimerais m’arrêter avec vous sur ce trou dans le toit, qui est pour Jésus un signe de foi.

Au fond, ce dont témoignent les quatre amis, c’est de leur volonté totale, sans concession, de mettre leur copain handicapé dans la proximité de Jésus. Ils ne se laissent arrêter par rien, ni par la foule, ni par les barrières architecturales.

Leur foi, c’est de crever le toit. Grâce à ce trou, un grabataire a été remis debout; un mort-vivant a été ressuscité.

Ainsi, il a fallu casser, percer, pour que la Vie majuscule puisse se frayer un passage; et pour provoquer une rencontre qui sauve. Vous le voyez, ce passage de l’évangile ne laisse pas indemne. Il a fallu que la foi des brancardiers les transforme en casseurs; qu’elle prenne le visage de l’obstination et du culot, voire qu’elle les amène à commettre un acte de l’ordre du délit!

Et c’est ce trou dans le toit qui va conduire Jésus à, lui aussi, crever une paroi! Il percera un mur plus épais que la terrasse de Simon quand il pénètrera à l’intérieur de cet homme, qui était muré dans son infirmité, emprisonné dans les impasses de la religion juive de son temps.

Jésus ouvre une brèche essentielle quand il prononce ces mots, inouïs (inouïs au sens propre: jamais entendus, puisque seul Dieu, pensait-on, seul Dieu avait le pouvoir de déclarer cela): “Mon fils, tes péchés te sont pardonnés”. Autrement dit: tu es délivré de ce qui t’enchaînait, de ce qui t’empêchait de vivre!
   

J’aime cet Evangile qui ouvre des brèches, qui force des portes, qui crée des passerelles pour que nous puissions nous rejoindre nous-mêmes. Et nous rejoindre les uns les autres!

Des trous dans nos vies opaques, étanches, bétonnées. Des fissures dans les systèmes humains que trop souvent nous érigeons pour nous protéger de l’autre; de l’aventure; de l’inconnu... nous protéger de Dieu même, peut-être? Oui, je crois. Les pharisiens en sont un exemple, en tout cas.

Et voilà donc que retentit pour nous, ce matin, un appel vieux de 20 siècles; mais toujours ô combien actuel. Et jamais, certes, jamais réalisé pleinement. L’appel pour nous, auditeurs de cette Parole, d’ouvrir nos esprits craintifs, nos préjugés, de créer des brèches dans les systèmes d’exclusion de nos sociétés.

Quels sont aujourd’hui les toits à percer, dans notre Eglise réformée? Dans nos villages? Voire en nous-mêmes? Quel béton empêche les paralysés de 2017 d’accéder à la parole du Christ qui libère?

Et aussi, qui sont les brancardiers de notre temps? Ceux qui ont assez de foi pour abattre les toits dont nous avons cru qu’ils nous protégeraient de Dieu? Ceux qui ont assez de culot pour croire au salut des handicapés de la vie?

Il y a 500 ans, des hommes se sont levés, qui ont répondu “présent” à cet appel. Mais qui seront les Luther dont notre siècle a besoin, lui aussi?

Avez-vous remarqué? Au paralysé, Jésus ne demande pas de croire. C’est la foi des porteurs qui lui permet de guérir. Grâce à ces quatre hommes, l’Evangile est présent, pertinent, agissant. Pour le grabataire, il n’y a pas de recrutement, pas de prosélytisme. C’est à travers la foi de quelques-uns que d’autres sont amenés à la Source de la liberté.

Eh bien sachez-le, c’est toujours cela qui est important, dans notre Eglise, dans nos villages. C’est cela qui compte. Que la foi agissante et le culot d’un petit nombre permettent à d’autres d’être mis au contact du Dieu qui redonne une nouvelle jeunesse.

Ce qui compte, chez nous, ce n’est pas tant le succès auprès de tous. Cessons de regretter qu’il n’y ait pas davantage de chrétiens engagés, ici. Mais prions pour que la poignée de convaincus ose, comme ces quatre casseurs de l’évangile, devenir porteurs qui conduisent à la parole du Christ. Créateurs de brèches, où s’engouffre la Vie céleste.

N’est-ce pas justement cela, une Eglise? Des gens reliés ensemble qui se portent les uns les autres, et qui se permettent mutuellement d’accéder au Dieu libérateur?

Amen                                         


Jean-Jacques Corbaz 









dimanche 6 août 2017

(Pr, SB) Quand Jésus fait de la provoc’

Prédication du 6 août 2017   -   "L'humour de l'évangile selon Jean"

Lectures: Jean 5, 1-18; Jean 11, 25-26; Romains 5, 1-2; Ps. 103, 1-13

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Nous sommes à Bethzatha; en hébreu, la “maison de la miséricorde”. Il y a là une piscine dont l’eau est enrichie, à certains moments, par une source thermale. Quand l’eau chaude arrive, la piscine se met à bouillonner. Et on dit que les éclopés de toutes sortes peuvent être guéris, s’ils se baignent à ces moments-là.

Bethzatha, “maison de la miséricorde”, est devenue aussi un lieu de culte pour les croyants d'Israël. Un lieu où on prie et célèbre le Dieu qui offre ces guérisons. Un petit “Lourdes”, si vous voulez.

Et voilà qu’en plus de la piscine curative, en plus du lieu de culte, la “maison de la miséricorde” a fini par devenir une sorte de cour des miracles. Rendez-vous des handicapés, des malades, des éclopés, qui tous sont venus pour attendre le moment où l’eau se met à bouillonner. Ils s’agglutinent autour de la piscine, espérant le miracle. Et, en attendant, ils survivent par la mendicité, en restant là, nombreux: l’évangile nous apprend qu’il y en a plein cinq galeries à colonnes, cinq portiques.
   

Bethzatha. Voilà le cadre de cet épisode de l’évangile, qui est bien différent des autres récits de guérison. En lisant ce passage, je me suis fait quatre remarques.

1) D’abord, on ne nous dit pas comment s’est passé le miracle. L’acte de guérison en soi est presque banalisé, il passe si vite que ça veut sûrement nous indiquer quelque chose. Aucune mention de l’admiration de la foule, comme ailleurs; ni des réactions du miraculé. L’évangile veut donc nous dire que l’essentiel n’est pas dans la guérison. Il faudra regarder au-delà de l’événement.

2) Deuxième remarque. Il est intéressant de relever une différence importante entre l’évangile selon Jean (qui rapporte cette histoire) et les trois autres: chez Matthieu, Marc et Luc, la question du respect de la loi, surtout du sabbat, c’est un problème d’éthique, c’est-à-dire de comportement (“est-ce que c’est bien ou non de respecter le sabbat? Est-ce important, obligatoire?”).

Au contraire, chez Jean, c’est une question de foi au Christ. Le thème du sabbat nous fait mettre le doigt sur la pierre d’achoppement pour les juifs: qui est Jésus? Le problème essentiel est là, à la fin du premier siècle, quand Jean rédige son évangile. Respecter ou non le sabbat n’est plus un débat d’actualité.         La question centrale, c’est notre relation au Christ.

Ce fait est souligné aussi par ce qui est dit du miracle. Car c’est la parole de Jésus qui provoque la guérison: “Lève-toi, prends ta natte et marche!” Et le verbe grec employé ici devrait même être traduit par “promène-toi, va-et-viens”; c’est le verbe “peripatein”, d’où est tiré le nom de ces dames, vous savez, qui vont et viennent sur les trottoirs, pour se montrer: les péripatéticiennes.
  

L’homme guéri ne reçoit pas l’ordre de rentrer chez lui, comme dans l’évangile de Marc. Il doit se balader, aller et venir; se montrer! Nous avons ici un cas typique du fameux humour de l’évangile de Jean. Le miraculé, sur ordre du Christ, fait de la provocation!!

Provocation. Et les juifs tombent dans le panneau, ça ne rate pas! L’essentiel de ce passage sera dans la réaction de ces chefs religieux de Jérusalem, qui ne comprennent rien et accusent.

Pourtant, avez-vous remarqué? Ce n’est pas Jésus qu’ils attaquent, mais l’homme guéri. Ils lui reprochent de porter sa natte un jour de sabbat. Les traditions précisaient que, ce jour-là, on n’avait pas le droit de porter plus que le poids d’une demi figue!

Ainsi, il n’y aura aucune controverse entre Jésus et les chefs juifs, au contraire des autres évangiles. Et c’est le miraculé qui va recentrer le débat en le ramenant à la personne de Jésus. Les autorités religieuses de Jérusalem sont ridicules, elles n’arrivent pas à comprendre où se joue l’essentiel!
    3) La troisième remarque nous ramène à un verset mystérieux et rebutant; mais qui va pourtant s’avérer la clé de toute l’histoire. C’est le verset qui dit: “Ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire”. Spontanément, on a envie de sauter cette phrase. Si l’homme se remet à pécher, dorénavant, est-ce que ça va lui provoquer une maladie pire qu’avant?

Non, ce n’est pas du tout ça. Nous disions tout-à-l’heure que l’essentiel, dans l’évangile de Jean, c’est notre relation au Christ.  Cela nous aide à discerner que, dans ce récit, il y a une double guérison: la guérison physique, et puis celle de la foi, celle qui fait passer de la mort à la vie.

En croyant en Jésus, fils de Dieu, l’homme est guéri d’une maladie autrement plus mortelle que sa paralysie! Le pire, c’est ce dont Jésus est venu nous délivrer, c’est le fait de ne pas connaître Dieu, son pardon, sa grâce!

La guérison physique n’est pas l’essentiel, elle n’est qu’un signe du salut. L’ancien paralysé pourrait n’être encore qu’un mort-vivant, desséché non plus à l’extérieur, mais à l’intérieur. Ce serait ça, le pire! Et le péché, c’est justement de ne pas croire au Fils, qui veut nous faire passer de la mort à la vie.
(Entre parenthèses, voyez cet humour de Jean: tandis que Jésus veut nous faire passer de la mort à la vie, les chefs juifs, eux, ne rêvent que de faire passer Jésus de la vie à la mort!!
   

4) Dernière remarque. Et nouveau contraste avec Jésus. Ce que voit le Christ, c’est d’abord la longue détresse de cet homme, ces 38 ans de calvaire. Jésus savait, dit l’évangile. Un regard lui suffit pour comprendre la souffrance du paralysé.

Ce que voit Jésus, c’est la détresse de cet homme, tandis que les chefs juifs, ô ironie, ne sont attentifs qu’à la transgression de la loi. L’homme guéri a dû retomber de haut, en étant accueilli de manière aussi mesquine par les autorités de sa religion!

Le regard de Jésus sur nos misères humaines, nos souffrances, nos paralysies, c’est cela qui nous sauve, aujourd’hui comme hier.


Il faut regarder au-delà des événements, disions-nous tout-à-l’heure. Ce récit de l’évangile nous invite ainsi à voir nos vies d’un oeil neuf, au-delà de la banalité, de la grisaille parfois. Regarder nos vies avec la sympathie de Jésus pour le paralysé, et pour tous les autres qui souffrent, qui luttent, qui espèrent. En quoi peut-il nous ouvrir, nous aussi, à la Vie majuscule, avec lui?

Beaucoup d’êtres humains passent pas la souffrance, la maladie, le désespoir. Beaucoup encore s’en sortent. Mais bien plus rares sont ceux que le passage par le désert de la souffrance fait naître à une dimension nouvelle, avec le Christ; la vraie Vie.


Cette année, nous célébrons les 500 ans de la Réforme. Souvenir d’un passage décisif, mais difficile, vers la connaissance de la grâce, du pardon de Dieu en Jésus. Nous, réformés, nous ressemblons à cet impotent de Bethzatha. Guéris, remis debout par le Saint-Esprit, nous le croyons; guéris, et pourtant toujours faibles et titubants, jamais à l’abri du péché (le péché d’oublier le Christ, son amour, son salut).

“Ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire”. Comme le paralysé guéri, nous rencontrons, une fois reçue la Vie, toutes sortes d’obstacles, et même (et surtout!?) des obstacles religieux! Pour l’homme de Bethzatha, c’étaient les juifs et leur courte vue. Pour nous, serait-ce peut-être une sorte de contentement de nous-mêmes qui empêcherait la grâce du Christ d’agir pleinement (“Nous sommes sauvés, donc mangeons et buvons!”)?

Puissions-nous, autour du souvenir de la Réforme, raboter un peu nos autosatisfactions, dans nos vies religieuses comme dans notre quotidien. Puissions-nous avoir, pour le monde et pour nous-mêmes, un regard qui s’inspire de celui du Nazaréen. Afin de toujours mieux passer, avec lui, de la mort à la Vie!


Nos Eglises, comme notre existence privée, n’ont pas à être réformées une fois pour toutes, pour devenir parfaites. Ce n’est pas en notre pouvoir! Vous le savez, elles ont, au contraire, à être toujours réformées à nouveau, toujours ré-illuminées par la présence du Christ. C’est ainsi seulement qu’elles pourront éviter de devenir comme les chefs juifs d’il y a 2000 ans, crispés sur le poids d’une demi figue, et passant à côté de la guérison de Dieu!

Aujourd’hui, nous sommes guéris, libérés par la puissance du Ressuscité; ce qu’on appelle la grâce. Comment allons-nous re-frayer sans cesse le chemin vers sa lumière, pour qu’y repoussent le moins possible des mauvaises herbes et des ronces? Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz