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dimanche 28 août 2016

(Pr, Co, SB) Comment Jacob a été tordu


Narration du 28.8.2016 -  «Comment Jacob a été tordu»

Lectures bibliques: Genèse 32, 23-32; Jean 3, 1-5

- Dis, grand-père, pourquoi tu boites?

Cette question, Jacob l’a entendue souvent. Il a tant de petits-enfants! Et il n’aime pas trop y répondre, ça lui rappelle des souvenirs un peu... embarrassants.

Mais cette fois, c’est Ephraïm qui l’interpelle. Ephraïm, son préféré; le plus jeune des fils de Joseph. Ephraïm qui a l’esprit vif et l’oeil perspicace.

Quand Jacob a retrouvé son fils Joseph en Egypte, il a été touché par Ephraïm et Manassé, les deux gamins; et dès lors il s’en est occupé avec tendresse, comme pour rattraper le temps perdu. Surtout le cadet, Ephraïm, si intelligent, et qui aime tant la compagnie de ce grand-père presque tombé du ciel.

Jacob est très vieux, maintenant. Tout tordu par l’âge, les travaux et les luttes... Mais sa mémoire est intacte, à propos de ces jours étonnants, quand il est revenu de chez Laban. Surtout cette nuit, si étrange...
 
- Grand-père, insiste Ephraïm, pourquoi tu boites?

- Tu sais, c’est une vieille histoire, répond Jacob. Et il sent bien que, cette fois, il devra tout dire, à cause de cette complicité qui le lie à son petit-fils. Même s’il a été, toute sa vie, un spécialiste en tromperies... Même si son nom, Jacob, veut dire “le fraudeur”, cette fois, il ne pourra pas s’échapper. Comme cette fameuse nuit, d’ailleurs. Exactement comme cette nuit-là!

- Raconte-moi cette vieille histoire, grand-père!

- Tu sais, commence Jacob, c’était à un moment délicat de ma vie. Dans ma jeunesse, j’avais trompé mon frère, Esaü, je l’avais roulé pour qu’il me cède son droit d’aîné, sa bénédiction - en échange d’une soupe aux lentilles! ...
J’ai dû m’enfuir, il voulait se venger. J’ai été chez mon oncle Laban, très loin d’Esaü. Et là, grâce à mes ruses, je me suis enrichi. Euh... pas toujours honnêtement, je crois. ... Bref, Laban s’est fâché contre moi. J’ai dû m’enfuir, encore une fois. Mais là, je suis parti avec toute ma famille, et mes richesses. Mes troupeaux, mes serviteurs. Ça formait une immense caravane. ... Et du coup, je me suis retrouvé coincé! Derrière moi, Laban, avec sa colère. Et devant, Esaü m’attendait, avec ses anciennes rancunes. Que faire? ...


J’ai eu recours à mon astuce, une nouvelle fois. J’ai envoyé plein de cadeaux de valeur à Esaü, pour le calmer: des troupeaux, des objets de valeur... Puis j’ai fait passer à ma famille le gué du Yabboq; la frontière; pour les préserver. C’était un vrai passage à gué, dans tous les sens du terme. Une traversée décisive dans ma vie. La nuit tombait. Je suis resté seul, près du gué. Je ne savais pas de quel côté les choses allaient basculer. Je réfléchissais.

- Et tu n’avais pas peur, seul dans le noir?

- Petit curieux! Quelle question... Mais oui, bien sûr, j’avais peur. Terriblement peur. Je craignais d’affronter Esaü. Qu’est-ce que j’allais devenir? Il faisait nuit sur ma vie, comme sur le Yabboq, ce soir-là.

- Et après, grand-père?

- Tout à coup, dit Jacob, quelqu’un m’a attaqué. Impossible de voir qui c’était, à cause de la nuit. Il m’est tombé dessus, et nous avons roulé dans la poussière. Nous nous sommes battus, à la vie à la mort, jusqu’à l’aurore.
 
- Mais c’était qui? Tu l’as reconnu?

- Non, je me suis posé la question toute la nuit. Etait-ce Laban? Ou alors, Esaü? Etait-ce un brigand inconnu? Mais est-ce que c’était même un homme, ou une force maléfique, un démon de la nuit? ... Parfois, quand j’y repense, je me demande si je ne me battais pas avec tout ce qui était obscur et menaçant dans ma propre vie, avec mes démons à moi. Comme si tout ce qui m’angoissait s’était rassemblé en une force violente qui m’attaquait. Finalement, n’était-ce pas contre moi-même que je luttais?

- Et vous vous êtes battus toute la nuit? Mais qui des deux a gagné, pour finir?

- Eh bien, répond le patriarche, c’est difficile à dire. L’aube s’approchait quand mon adversaire m’a fait un coup tordu. Il m’a frappé à la hanche, et mon articulation s’est déboîtée. C’est pour ça que je boite, aujourd’hui encore.

- Alors, c’est lui qui a gagné?

- Attends, petit impatient! Je voulais continuer la lutte. Mais l’aube approchait. Et, comme s’il avait peur de la lumière, mon adversaire m’a dit: “Laisse-moi partir, le jour se lève!” ... Mais moi, je lui ai répondu: “Je ne te laisserai pas sans que tu m’aies béni.

- Qu’est-ce que ça veut dire, bénir? demande Ephraïm.

- Eh bien, c’est dire une promesse à quelqu’un. Bénir, c’est placer la vie de l’autre sous le signe d’une promesse, qui le rende heureux, qui lui donne un avenir.
  
- Alors, celui qui t’a attaqué t’a béni?

- Non, pas tout de suite. D’abord, il a changé mon nom.

- Changé ton nom? Mais tu t’appelais comment, avant?

- Euh... je m’appelais déjà Jacob... Mais il m’a demandé mon nom, puis il m’a dit: “Tu ne t’appelleras plus “Jacob” (le fraudeur), mais “Israël” (c’est-à-dire celui qui lutte avec Dieu). Car tu t’es battu avec Dieu, et tu l’as emporté.” Et c’est pourquoi, depuis, je porte les deux noms: Jacob et Israël.

- Mais alors, c’est toi qui as gagné, c’était toi le plus fort?

Jacob sourit, et regarde son petit-fils avec tendresse.

- Ce n’est pas si simple, mon enfant. Peut-être qu’il n’y a eu aucun vainqueur. Tu sais, quand quelqu’un peut changer le nom d’un autre, c’est qu’il est plus fort que lui. C’est que l’autre lui appartient, en somme. ...
Moi aussi, je lui ai demandé son nom, mais lui ne me l’a pas donné. Donc, c’était lui le maître.

- Mais interrompt Ephraïm, il t’avait dit que tu avais gagné! Et c’était lui le maître? Je ne comprends pas.

Une nouvelle fois, Jacob sourit. Il se reconnaît tellement dans la curiosité de son petit-fils!

- Tu sais, ce n’était pas une lutte qui finit par une victoire pour l’un et une défaite pour l’autre. Je crois que nous avons été tous les deux vainqueurs.
En tout cas, il m’a béni.

- Et tu ne savais toujours pas qui c’était?

- Si, je crois que je commençais à deviner. Ce quelqu’un que je ne pouvais pas vaincre, qui luttait contre moi dans ce moment décisif, je devinais que c’était «Dieu». D’ailleurs, il m’avait dit que je m’étais battu avec Dieu. ...
Et quand il m’a béni, j’y ai vu plus clair, à l’image de la lumière du jour qui faisait sortir le paysage de l’ombre: j’avais lutté avec Dieu, et il m’avait béni! Moi qui l’avais fui toute ma vie, moi qui ne faisais confiance qu’à mes ruses, et qui refusais toujours son alliance et sa bénédiction, eh bien, Dieu avait fini par m’avoir: il avait obtenu que ce soit moi-même qui lui demande de me bénir!! ...
C’est pour ça que j’ai appelé cet endroit Peniel, c’est-à-dire “Dieu-face-à-face”.

- “Dieu-face-à-face”? Mais quel drôle de nom !

- Tu as raison, c’est un nom bizarre. Mais tu sais, c’était une expérience extraordinaire. J’avais vu Dieu de tout près, plus près tu meurs! J’ai risqué d’y laisser ma peau. Mais j’étais vivant, et la lumière resplendissait sur mon coeur. Dans le soleil qui se levait, j’avais enfin le courage d’aller à la rencontre de mon frère Esaü, pour lui demander pardon. Rempli de ce face-à-face avec Dieu.

*                    *
   

Ephraïm reste longtemps silencieux. Puis il se lance.

- Dis, grand-père, il t’avait fait un coup tordu. Comment as-tu pu lui demander de te bénir?

- Ah, dit Jacob, embarrassé, si seulement je le savais moi-même! J’y ai beaucoup réfléchi. Peut-être était-ce parce que tout me menaçait, tout semblait se dresser contre moi. J’avais besoin de protection, j’avais besoin de la promesse de quelqu’un de grand, de fort...

- Mais pourquoi demander ça à celui que se battait contre toi? Tu aurais pu chercher de l’aide ailleurs!

- Non, celui qui te bénit ne vient pas d’ailleurs. Il est là, dans la lutte. La prière, c’est toujours un combat, un peu comme ça. Tu y affrontes ce qui t’angoisse, tu te bats contre tes peurs... Et ça peut être long jusqu’à ce que la lumière se fasse, jusqu’à ce que l’aurore te rende plus fort.

Ephraïm n’est pas encore satisfait.

- Grand-père, cette nuit-là doit t’avoir changé. Tu es devenu un autre homme? ... Mais pourquoi n’as-tu pas abandonné le nom de Jacob?

Le patriarche soupire. Il a l’impression que son petit-fils le pousse dans ses derniers retranchements.

- Ecoute, petit, ta curiosité m’épuise. Je suis vieux, tu sais. Je suis resté Jacob. J’ai changé, ça oui. Mais je n’ai jamais réussi à devenir tout à fait un autre homme. On est ce qu’on est. C’est difficile de se quitter soi-même...

- Mais alors, rien n’a vraiment changé? demande Ephraïm, visiblement déçu.

- Si, la clarté de Péniel est restée dans ma vie, même si elle ne m’a pas transformé entièrement. Elle m’a accompagné, comme une bénédiction constante. Ce matin-là, j’ai trouvé le courage d’aller à la rencontre d’Esaü. J’avais vu Dieu face-à-face, j’ai pu regarder aussi mon frère face-à-face. Mieux encore, j’ai réussi - oh, pas toujours - à me regarder moi également, face-à-face. Comme délivré de moi-même.

- Tu dis “délivré de moi-même”, mais tu boitais. N’as-tu pas souhaité, n’as-tu pas prié pour être débarrassé de ce handicap?

- Oh si, bien sûr! Mais à la longue, j’ai appris à vivre avec ce problème. C’est devenu pour moi comme un signe, une marque de la bénédiction reçue. Un nomade doit beaucoup marcher; je ne risquais pas d’oublier une telle blessure. Elle me dit que Dieu m’a touché au point névralgique. Essentiel. Moi qui ai toujours cherché à tordre les autres, me voilà tout tordu...
 

Ils sont soudain interrompus. C’est sa mère qui l’appelle:

- Ephraïm, viens, j’ai besoin que tu m’aides!

- J’arrive, maman! Mais dis-moi, grand-père, une dernière question.

- D’accord, mon enfant, une dernière...

- Grand-père, est-ce que tu crois que, moi aussi, je devrai... un jour... me battre, comme tu l’as fait?

Jacob est ému.

- Je ne sais pas, Ephraïm. Je ne le souhaite pas, mais qui sait? Nous avons tous, dans notre vie, des passages à gué, avec leurs obscurités et leurs clartés naissantes. Ni toi ni moi ne pouvons connaître le futur. Mais, quel qu’il soit, ce futur, sache une chose: celui qui t’a créé, toujours te bénira. Il ne te laissera jamais tomber.

L’enfant se lève; sa mère s’impatiente. Il regarde son aïeul, qui sourit. Il semble à Ephraïm que l’aube de Peniel, de “Dieu-face-à-face” éclaire le vieux visage qu’il aime. Il sort, songeur encore.

*                    *
   

Jacob est épuisé, mais aussi rempli d’un bonheur chaleureux. “Quel garçon, cet Ephraïm! Il faudra que je le bénisse avant de mourir.” - Et, en disant cela, il vient au patriarche une idée, comme une ultime malice: “Il aura la bénédiction de l’aîné, il passera avant Manassé!”

Et aussitôt, il pense qu’il est étrange de voir l’histoire qui se répète. Comme un signe... Lutte et bénédiction ont alterné toute sa vie... Prière, désir de changer... parfois échec! Oui, ce n’est pas facile de laisser Dieu nous transformer. Feras-tu mieux que moi, Ephraïm?

En repensant au jeune garçon, un doux sourire illumine le visage de Jacob, qui s’endort en murmurant “Amen”...

Jean-Jacques Corbaz

 
 


dimanche 21 août 2016

(Pr, Vu, FA) Ephésiens (3°): sacré mystère!

Prédication du 21 août 2016. 
"La lettre aux Ephésiens (3°): sacré mystère!"

Lectures: Ephésiens 2: 11-22; Ephésiens 6: 10-20; Matthieu 7: 1-5


La lettre aux Ephésiens entière est consacrée à parler de l’Eglise. Mais il y a un autre mot qui revient sans arrêt tout au long de l’épître: celui de mystère. Je vous propose de nous y arrêter ce matin.

Evidemment, vous connaissez assez la Bible pour savoir une chose: le sens des mots est rarement le même exactement aujourd’hui qu’il y a 2000 ans. Pour “mystère”, ça ne rate pas!

Aujourd’hui, quand on parle de mystère, on désigne des réalités que nous ne comprenons pas: pourquoi la maladie; la souffrance; la mort? Voilà des mystères par excellence en notre temps. On pourrait presque dire qu’on fait du mystère “le grand dépotoir de l’intelligence”!

Dans la lettre aux Ephésiens, le mot veut dire tout autre chose:   il est toujours employé au singulier, et en relation avec la volonté de Dieu. Pour l’auteur, le mystère, c’est cette étonnante nouvelle que le salut est ouvert aux païens autant qu’aux juifs: en Christ, crucifié et ressuscité, dorénavant tous ont accès libre au salut! Et l’épître nous donne cette belle image: en Christ crucifié, il y a comme un mur qui est tombé, qui nous met tous sur pied d’égalité face à Dieu.
   


Evidemment, aujourd’hui, ça nous étonne, que cette volonté de Dieu soit qualifiée de mystère! Depuis 2000 ans que nous l’entendons, ça n’a plus rien de surprenant. À côté de la question du mal dans le monde, le salut pour tou(te)s nous paraît d’une limpidité paradisiaque!

C’est l’occasion de réaliser à quel point le décalage est grand: pour les générations qui ont suivi celle de Jésus, la nouvelle était tellement... nouvelle, justement! Elle tranchait si fort avec tout ce qu’on avait cru savoir pendant des siècles, avec des “vérités” religieuses, considérées comme divines et sacrées! C’était un choc, vous voyez? que tous aient le même accès au salut. Un peu comme si aujourd’hui quelqu’un venait vous annoncer qu’il ne faut plus prier! Je suis sûr que nous mettrions des générations et des générations à nous y habituer... et que, pendant des siècles, nous reviendrions souvent en arrière!

Ce choc était spécialement important pour les juifs, vous imaginez. Mais, à la fin du 1er siècle après Jésus-Christ, il n’y a plus beaucoup de juifs d’origine, dans les Eglises.

Pourtant, il y a une catégorie de convertis qui sont, eux, très nombreux: il s’agit des anciens prosélytes et des anciens “craignant Dieu”. Ces deux mots compliqués désignent des païens grecs, romains ou autres, qui étaient très proches de la religion juive. Assez proches pour avoir abandonné leur ancienne foi. Mais qui ne sont pas des juifs de naissance, des “descendants d’Abraham” comme ces derniers s’appellent eux-mêmes. Les prosélytes avaient accepté la plupart des coutumes juives, des rites et des obligations, parce qu’ils avaient été conquis par le monothéisme.
   


Ce sont surtout ces prosélytes et ces “craignant Dieu” qui ont adhéré au message des apôtres, et qui ont constitué les nouvelles Eglises. Le monothéisme chrétien, débarrassé des lois juives et de certains aspects rebutants de la religion d’Israël, les intéressait davantage, eux qui de plus avaient toujours été quelque peu mis à l’écart par les scribes et les pharisiens; eux qui n’avaient jamais été traités sur un pied d’égalité par les juifs de souche.

Voilà donc ces nouveaux chrétiens pleins d’enthousiasme et de reconnaissance. Mais. Il y a un “mais”. Voire deux!

Car ils ont tendance à oublier, ces “nouveaux chrétiens sur pied d’égalité”, ils ont tendance à oublier que tous ont accès au salut de Dieu, en Jésus-Christ.

D’une part, ils négligent peu à peu d’être reconnaissants et heureux d’avoir pleinement part au cadeau de Dieu. Plus le temps passe, plus ils considèrent cela comme “normal”, presque comme un dû. Vous le savez, un privilège mille fois répété finit par nous sembler un dû. On n’apprécie plus, au sens premier: on ne voit plus la valeur du cadeau. (Et là, je me dis, mes amis, que nous pourrions bien avoir besoin d’une piqûre de rappel nous aussi, vous ne croyez pas?)
   

Le second “mais”, c’est qu’il y a, à Ephèse comme en beaucoup d’autres Eglises, à la fin du 1er siècle, il y a des nouveaux païens qui viennent s’intéresser à la foi chrétienne. Chic, c’est bien! Ça fait plaisir!

Or, vous me voyez venir? Les anciens païens devenus chrétiens depuis une ou deux générations ont de la peine à accueillir comme des égaux vraiment égaux les nouveaux convertis. Ne deviendraient-ils pas (oh, un tout petit peu...) semblables aux pharisiens, ces anciens de l’Eglise? Le mur que Christ a détruit, n’ont-ils pas tendance parfois à le rebâtir? Bien sûr, pas très haut, mais quand même...

Là encore, vous voyez, il y a peut-être quelque chose pour nous, chrétiens d’aujourd’hui, à Grandson ou à Giez? Alors que nous allons commémorer les 500 ans de la Réforme, j’aime que la lettre aux Ephésiens nous interpelle: comment faire une narcose prolongée au petit pharisien qui sommeille en nous, mais qui a trop tendance à se réveiller?

Notre épître veut (ré)expliquer à chaque génération de chrétiens que la paix donnée en Christ, sur la croix, eh bien il nous appartient de la protéger, de la nourrir, de l’abriter comme un enfant qui nous aurait été confié en adoption. Si nous ne faisons pas ces efforts-là, eh bien la paix du Christ va s’étioler; se dessécher; dépérir. Elle a besoin de nous pour grandir. Si elle ne grandit plus, elle diminue! Elle se racornit.

Voilà pourquoi il est toujours essentiel de nous regarder comme frères et soeurs les uns des autres, parfaitement égaux face au salut.

C’est cela, le mystère dont parle la lettre aux Ephésiens: cette volonté de Dieu de nous donner la paix à tou(te)s, en nous reliant les uns aux autres, inlassablement. En nous articulant, comme des membres d’un même corps. En nous réconciliant, entre soeurs et frères. Tout cela, à travers nos gestes humains, inspirés par son Esprit Saint.
   

Pour ça, vous vous en doutez, la (bonne) volonté ne suffit pas toujours. Ce n’est vraiment pas facile, de rester en paix avec ses coreligionnaires, quand ils bousculent nos habitudes... ou au contraire quand, hem, :-) ils refusent de se laisser bousculer par nos bonnes raisons à nous, “pourtant si évidentes”!!

J’ironise un peu, excusez-moi. Mais on sait qu’il faut être drôlement blindé pour rester en relations harmonieuses quand des idées différentes nous séparent. Surtout quand ces idées différentes appartiennent au domaine religieux.

Blindé, oui, c’est le mot. Et c’est pourquoi la lettre aux Ephésiens nous donne, dans son dernier chapitre, cette belle image des armes que Dieu nous offre. Le bouclier; le casque; la cuirasse; l’armure... Je ne sais pas si vous avez remarqué? Toutes ces pièces d’équipement nous sont données, non pour attaquer, mais pour “résister aux agressions de l’adversaire”. Ce sont des armes défensives, et pas offensives. Même le glaive, car c’est une petite épée destinée à se protéger individuellement, et pas une arme militaire.

C’est Dieu lui-même, dit l'épître, qui nous arme pour résister aux forces de haine ou d’indifférence qui empoisonnent le monde; et qui pourraient aussi empoisonner l’Eglise! C’est en restant attachés à lui que nous deviendrons capables de vivre en proximité fraternelle avec les autres. En effet, si tous parlent à Dieu comme à un ami, qui pourrions-nous encore regarder comme un ennemi? Le seul ennemi, sur terre, au fond, c’est la force qui nous pousse à considérer d’autres personnes comme des ennemis!
   
Une dernière remarque. Je vous ai dit plusieurs fois que la lettre aux Ephésiens n’est pas directement de la plume de l’apôtre Paul, mais qu’il s’agit vraisemblablement d’un de ses disciples, une ou deux générations plus tard. Dans ce cas, pourquoi l’épître affirme-t-elle à deux reprises que c’est Paul qui l’a écrite?

Il faut savoir d’abord que le procédé est très courant dans l’antiquité. À l’époque, on place souvent les oeuvres d’une personne anonyme sous l’autorité d’une célébrité. D’abord pour donner à ces oeuvres plus de poids et d’audience; mais aussi pour marquer une sorte de filiation entre la célébrité et l’auteur réel. Un peu comme les dessins animés de Walt Disney: ils sont nés d’une multitude d’artistes différents, mais qui tous travaillent dans la continuation du maître.

Pour simplifier, je dirais que Paul n’est sans doute pas le père de l’épître, mais qu’il en est assurément l’aïeul, soit celui qui lui donne son nom de famille! Je parlais d’ailleurs, dimanche dernier, de la lettre aux Ephésiens comme d’un pot-pourri des “best-sellers” de Paul!

Mais il y a encore une autre raison à cette double mention de l’apôtre, qualifié à plusieurs reprises dans la lettre de “prisonnier de Jésus-Christ pour vous, les non-juifs”. En effet, tous savent à quel point Paul a lutté pour que les Eglises accueillent les païens en égaux. Cela a été le combat de sa vie. Et il a souffert à cause de cette lutte; il a été emprisonné; fouetté; persécuté. Il y a même laissé sa peau. Et cela sans jamais perdre courage ni se plaindre!

Alors vous comprenez mieux ce que l’épître nous dit, ainsi: tout ce qu’elle nous demande comme efforts pour vivre en paix, pour éviter de rebâtir des murs de haine ou de rancune, eh bien Paul l’a vécu dans sa chair. Comme avant lui Jésus-Christ. C’est cela, le don de Dieu, les armes qu’il nous offre: c’est du solide, du vécu, du concret. Ça transforme ma vie comme ça a transformé avant moi celles de Paul et de Jésus. Et comme ça transformera après moi celles des chrétiens des siècles suivants, et ainsi de suite, à l’infini!
  
 

Il nous faut conclure, sur ce thème du mystère. En (re)lisant la lettre aux Ephésiens, puissions-nous méditer et approfondir sans cesse qu’il y a des sujets d’étonnement et d’incompréhension plus grands encore que les questions du mal, de la souffrance, de l’injustice et de la mort... Ce qui est déjà extra gratiné, je vous le concède!

Essayons, avec l’apôtre Paul et ses successeurs spirituels, de laisser résonner en nous ces interrogations immenses:

- le mystère de mon propre salut, que Dieu m’aime et me sauve tel que je suis;

- et le mystère du salut des autres, même des très différents de moi, que Dieu les aime et les sauve tels qu’ils sont, eux aussi;

- et le mystère encore plus insondable que, de tous ces amours et de tous ces pardons, Dieu travaille pour faire naître une communauté harmonieuse et pacifique, qui sache, au milieu des désaccords, se sourire et toujours se tendre la main avec respect!

- Tout ça avec notre participation, bien sûr! Vaste programme... Car ça ne va s’achever en un jour!

Dites, on s’y met quand?

Hem: mystère!!

Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz   



dimanche 14 août 2016

(Ci, FA) Le mystère de Dieu

 
Ce que nous comprenons des paroles de Dieu, c'est beaucoup moins que ce qui nous échappe...

Ses paroles sont comme une source où chacun peut se désaltérer, mais que personne ne peut épuiser...

Réjouis-toi donc d'avoir pu apaiser ta soif, mais ne te désole pas que la richesse de la source te dépasse.

Ne t'attriste surtout pas d'être incapable d'épuiser cette richesse: mieux vaut que la source étanche ta soif plutôt que ce soit ta soif qui épuise la source.

Si elle n'est pas tarie, tu pourras y boire encore, chaque fois que tu auras soif. Mais si, en te rassasiant, tu épuisais la source, ta victoire deviendrait ton malheur!

Remercie pour ce que tu as reçu, et ne t'en fais pas pour ce qui n'est pas utilisé. Dieu a truffé sa parole de richesses multiples, pour que chacun puisse y contempler un trésor, selon ce qu'il aime...


                                                                                                             D'après Saint Ephrem de Nisibe 



(Pr, Vu, FA) La lettre aux Ephésiens (2°): sacrée purée de pois!

Prédication du 14 août 

"La lettre aux Ephésiens (2°): sacrée purée de (châtaignes) pois!"

 

Ephésiens 1: 17-23; Ephésiens 2: 7-10; Ephésiens 5: 1-2; Jean 13: 1-5


Je disais, dimanche passé, que la lettre aux Ephésiens est terriblement rebutante au premier abord. J’en arrivais à penser qu’il faut être un peu inconscient, dans l’Eglise, pour donner une bible à nos jeunes catéchumènes ou à nos mariés, qui souvent n’ont pas beaucoup d’outils pour comprendre de tels passages dans leur contexte...

Ça nous pose la question: pourquoi Dieu nous parle-t-il de manière aussi obscure? Serait-il un brin sadique? Ou farceur? Est-ce qu’il se plairait à jouer à cache-cache?
   


Vous connaissez probablement quelques éléments de réponse à cette interrogation: s’il est impossible d’expliquer simplement la transcendance, cela tient d’abord au fait que Dieu nous dépasse d’une distance infinie! Face à lui, face à ses mystères, nous sommes plus désarmés qu’un homme des cavernes devant un ordinateur; nous sommes plus petits qu’une mouche face à un être humain.

Expliquer Dieu à une personne d’intelligence moyenne comme vous et moi, c’est aussi ardu que de sensibiliser une souris à la nécessité de la recherche médicale!

Mais je m’égare un peu. Et c’est d’ailleurs ce qui nous permettra de saisir un second élément de réponse à nos pourquoi. Et, du coup, de mieux réaliser comment fonctionne la lettre aux Ephésiens.

Car cette lettre n’est pas un traité méthodique, comme par exemple l’épître aux Romains. Elle n’est pas un écrit composé tranquillement dans un bureau et bien structuré. Non, c’est plutôt une prédication plus ou moins improvisée, à partir d’éléments bien connus. Un peu comme une improvisation en jazz, qui développe des thèmes précis, mais qui les agence, les oriente, les anime selon la fantaisie du moment.
   


L’auteur de la lettre aux Ephésiens, probablement un disciple de Paul, une ou deux générations après l’apôtre, improvise donc. C’est presque un pot-pourri des “best-sellers” de Paul, de ses versets les plus connus. Avec juste un point commun pour les accrocher l’un à l’autre, comme des wagons... ou comme la comptine de notre enfance: “J’en ai marre, marabout, bout de ficelle, selle de cheval...”.

Donc, l’obscurité de notre épître vient de la manière dont elle a été composée (soit, en termes savants, de son genre littéraire). C’est un pasteur qui prêche; et, comme tout pasteur, il a de la peine à garder le fil!

Et c’est ce qui explique, d’ailleurs, la tragique mésaventure du fameux verset que même les incroyants connaissent par coeur. Je veux parler de “Femmes, soyez soumises à vos maris”.

En effet, l’auteur de la lettre aux Ephésiens développe une longue réflexion sur l’Eglise. Dans ce mouvement, il reprend le thème de la réconciliation et de l’humilité nécessaires entre croyants (dont nous avons parlé dimanche passé). Et là, trait de génie, il dit: “Soumettez-vous les uns aux autres, à cause du Christ”.

Puis, pour faire comprendre le sens de cette soumission, il donne des exemples bien connus à l’époque: les femmes à leur mari; les esclaves à leur maître; les enfants à leurs parents... Ce ne sont pas des commandements qui seraient au centre de la réflexion; c’est un constat destiné à éclairer le sujet. Et le sujet, c’est toujours l’Eglise, et la soumission réciproque initiée par le Christ.

Savez-vous, entre parenthèses, que le mot Eglise revient neuf fois dans la lettre aux Ephésiens, et que sur ces neuf, six sont contenus dans le seul paragraphe sur les rapports entre femmes et maris?

Alors, avant de refermer la parenthèse, je vous en supplie, cessons de lire ces mots sur les épouses comme l’expression d’une volonté de Dieu, alors que ce ne sont que des comparaisons basées sur la vie de l’époque; des exemples dont le but est de faire comprendre un peu du mystère de l’Eglise, un peu du mystère de Dieu.
   

Bon. Lettre obscure... pot-pourri... mal ficelé... Vous me direz que tout cela ne vous avance pas beaucoup, pour mieux saisir ces relations mystérieuses entre Dieu et nous. Alors, écoutez bien: ce ne sont pas des maladresses, qui défigureraient le message. Non, c’est voulu!

Je veux dire: c’est la meilleure manière que Dieu puisse utiliser, pour se dire un peu à nos esprits limités. Car le Créateur majuscule ne peut pas être décrit dans une construction logique pour les humains. C’est impossible. Il nous échappera toujours, largement!

Alors, ce discours un peu fouillis nous parle, en lui-même. Il nous raconte une espèce d’histoire sur le mystère de Dieu. Ce mystère que personne ici-bas ne pourra percer clairement, mais que nous sommes appelés à approcher, toujours mieux. Mais humblement, modestement. Mais pas à pas.

Pour comprendre la transcendance de Dieu, nous sommes donc comme des marcheurs en montagne, qui tâtonnent dans un épais brouillard. Et parfois (merci!), la purée de pois se lève un peu, et on profite de vite faire le point, voir où on est, et où s’avancer; jouir de la vue... Mais déjà la grisaille revient, s’épaissit, et nous reprenons nos tâtonnements, juste éclairés par la brève embellie de tout-à-l’heure.
  
 

Puisque tout dans la lettre aux Ephésiens tourne autour de l’Eglise, corps du Christ, voyons ce que donne cette manière de raconter Dieu sur ce thème précis. L’épître développe plusieurs images (accrochez-vous, c’est étonnant).

D’abord, la lettre aux Ephésiens affirme que le Ressuscité est la tête de ce corps, et nous les membres.

Ensuite, on nous dit Dieu a tout mis sous les pieds du Christ. Tout, c’est-à-dire ce monde où nous vivons, et le monde à venir. Nous sommes donc à la fois dans le corps et sous ses pieds!

Mais ce n’est pas fini. À l’instar de l’évangile de Jean, que nous venons d’entendre, ou de la lettre aux Philippiens, notre épître nous dit que le Christ se place sous nos pieds, pour nous servir, comme le dernier des esclaves...

Essayez de vous représenter tout ça: bonne gymnastique! C’est impossible, en une seule image. Rien qu’avec cette métaphore du corps, il faut trois représentations différentes pour décrire les relations entre Christ et l’Eglise.

Et cette multiplicité est nécessaire pour ne pas trop simplifier, et caricaturer Dieu. Pour nous éviter de croire qu’une seule image pourrait refléter fidèlement les subtiles nuances du Créateur.

Trois images pour décrire Dieu, qui est “Trin”, soit Père, Fils et Saint-Esprit! Dieu, qui est à la fois la tête de l’Eglise;  et en même temps dans son corps; et également, en Jésus abaissé, qui est sous ses pieds!

Et justement, dit l’épître, puisqu’il s’est mis sous nous: alors, mettons-nous sous les autres. Donc “sous-mettons”-nous aux autres!

C’est dans ce sens que la lettre aux Ephésiens ose dire ces deux mots effarants (et j’espère que vous avez sursauté en les entendant tout-à-l’heure); ces deux mots effarants: “Imitez Dieu”!

Donc non pas devenir parfaits, ou capables de tout connaître, ou de régner partout, non. Mais: comme Dieu s’est placé sous les pieds des hommes, par amour, pour les servir, alors vous aussi! Travaillez à créer avec les autres des relations qui s’inspirent de Lui, et qui s’accordent sur Lui.

Mais attention: ne faites pas de la soumission un ordre moral ou un absolu, bien entendu! La soumission sans amour, c’est une déviance, ça ne vaut pas un clou!

Vous voyez que rien n’est simple, et que le brouillard submerge souvent nos esprits limités.

Pourtant, avant de succomber au découragement, redisons-nous le plus souvent possible: il ne nous est pas demandé de décrypter les mystères de Dieu, et de tous les comprendre; il nous est demandé d’y progresser avec confiance, sachant que, même dans la purée de pois la plus épaisse, nous ne sommes jamais perdus.

Nous ne sommes jamais perdus parce que Dieu nous a sauvés, en Jésus; nous ne sommes jamais perdus parce que Dieu nous a trouvés, en Jésus, et qu’il nous conduit, mystérieusement, par son amour, au port où nous serons en pleine sécurité.

“Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu”, précise la lettre aux Ephésiens.

Au fond, cette épître nous invite, je crois, à penser à la vie et à Dieu comme notre promeneur en montagne qui, une fois rentré au chalet, revoit toute sa marche dans la “peuffe” et dit mystérieusement “merci” d’être arrivé sans accident.
   

On m’objectera que, dans la vie chrétienne, nous ne sommes pas encore au bout du chemin.

Mais pourtant, le Nouveau Testament nous assure que Jésus Christ a déjà remporté la victoire, pour nous; et que nous sommes en absolue sécurité. Déjà!

Encore un mystère, impossible à saisir! Bien sûr! Nous sommes à la fois en marche, et à la fois à l’abri de tout danger, dans la Maison du Père.

Pas besoin de tout comprendre. Juste de dire “merci” et... “amen”!


--> dimanche prochain, troisième épisode, pour approfondir la question du mystère: qui est Dieu, quel est son plan pour nous? 
                  


Jean-Jacques Corbaz 



mardi 9 août 2016

(Ci) Du recul!

« Quand on sait ce que nous sommes, il serait ridicule, vraiment, de n’avoir pas dans notre amour un peu d’humour »

 Madeleine Delbrêl

 

dimanche 7 août 2016

(Pr, Vu, FA) La lettre aux Ephésiens (1°): sacrée purée de châtaignes!

Prédication du 7 août

Lectures: Ephésiens 1: 7-10; Ephésiens 4: 1-3, 7, 11-16; Jean 15: 9-17


Un jour (où j’étais un peu inconscient, peut-être?), j’ai essayé de lire la lettre aux Ephésiens en entier. Eh ben les amis, j’ai failli abandonner plusieurs fois en route! Ce que c’est ardu, au premier abord! Il m’a fallu longtemps avant de pouvoir mieux la comprendre.

Et c’est là que m’est venue l’image d’une châtaigne: c’est succulent, une onctueuse puée de châtaignes... Oui, mais tout d’abord, le fruit: ça pique! Aïe aïe aïe! Si vous n’avez pas les bons gants (ou de bons outils), vous allez vous faire terriblement mal!
   

Pour la lettre aux Ephésiens, c’est joliment la même chose: si on n’a pas les outils pour la saisir, la comprendre dans son contexte, elle va nous donner bien du mal. Beaucoup de nos contemporains la rejettent, découragés par ses piquants. Par exemple ceux-ci, de piquants, tous versets tirés de la lettre aux Ephésiens:

- “Femmes, soyez soumises à vos maris”
- “Ne vivez plus comme les païens, que leur intelligence mène au néant”
- “Esclaves, obéissez à vos maîtres”
- “Colère, éclats de voix, injures, tout cela doit disparaître”
- “Les païens se livrent à la débauche... à une impureté effrénée”...


Ces versets me font mal, comme des bogues de châtaignes que j’aurais serrées dans mes mains nues. Et j’en viens parfois à me demander si nous ne serions pas un peu inconscients, dans l’Eglise, de donner une bible à nos jeunes catéchumènes qui commencent, à 11 ans; ou à nos mariés, qui parfois ne sont guère plus équipés pour décortiquer pareils passages!

Mais, comme mon rôle de pasteur, c’est justement de vous fournir les outils qui permettent d’aboutir à une délicieuse purée sans vous écorcher les doigts, eh bien, je relève le défi! Avec vous!
   


Premier outil, premier repère. Lisons attentivement les commandements de cette épître: jamais l’auteur ne nous dit “Tu ne feras pas cela parce c’est mal” ou “parce qu’il ne faut pas”.

Non, toujours, il précise: “Tu ne feras pas cela afin de faire croître le corps du Christ”; ou “en vue du bien commun”; ou encore “pour que nous grandissions, tous ensemble, en direction du Christ”... “Ne volez pas, afin de partager avec ceux qui seraient dans le besoin”. C‘est quand même plus agréable, comme perspective. Plus positif!

Il y a aussi, dans la lettre aux Ephésiens, une insistance qui m’impressionne: le nombre de fois où l’auteur encourage ses lecteurs à se supporter les uns les autres, à se réconcilier, à vivre en paix... À bannir le mensonge; la haine; et même, et surtout, l’indifférence!

Les habitants d’Ephèse seraient-ils de mauvais coucheurs, davantage que les autres? Non, ça n’a rien à voir avec leur caractère. Cela a à voir avec la théologie de notre épître, pour qui le comportement des chrétiens entre eux détermine fortement le rayonnement de l’Eglise naissante. Son auteur insiste sur l’importance de nous articuler les uns aux autres, comme les organes d’un corps dont Christ serait la tête.

Nous articuler, c’est-à-dire reconnaître que nous dépendons les uns des autres. En tant que membres de l’Eglise chrétienne, chacun(e) n’a pas pour but son existence propre, sa survie individuelle, non: le but des cellules d’un corps, c’est la croissance et la protection du corps entier!

Sur cette priorité à la communauté, nous aurions je crois des leçons à recevoir des Africains! Voire peut-être des abeilles ou des fourmis!
   

Remarquons encore ceci: dans un corps bien articulé, c’est le cerveau qui orchestre la croissance du tout; mais ce sont les autres parties qui font le travail effectif. Si je grandis, ou si je me muscle, c’est aussi parce que mon estomac et mon intestin y contribuent! - soit des parties pas vraiment nobles ou raffinées.

De même, le Christ nous donne les influx dont nous avons besoin. Mais sans nos efforts à nous, obscurs membres de l’Eglise, eh bien le corps du Ressuscité est entravé dans sa survie et sa croissance.

Voilà pourquoi il est essentiel (la lettre aux Ephésiens dirait même: il est vital) de veiller à nos relations les uns avec les autres, à l’intérieur de la communauté chrétienne. Pour les païens, ça a beaucoup moins d’importance, dans le contexte de l’époque. Mais pour l’Eglise en pleine construction, comme c’était le cas en ce temps-là, alors c’est une question de vie ou de mort de bien huiler toutes les articulations, de soigner nos relations humaines, de les pacifier, pour que le corps entier puisse se développer de manière cohérente et harmonieuse. Nos versets “moralisants“ sont donc en fait des recommandations en vue d’une meilleure efficacité missionnaire.

Voilà quelques piquants d’enlevés, et un peu de châtaigne devenue légèrement plus digeste, j’espère!

   

Allons encore plus loin avec le deuxième outil, deuxième repère. Il y a, dans la lettre aux Ephésiens, six chapitres en tout. Les trois derniers sont un concentré de commandements, de préceptes. Mais il y a d’abord les trois premiers, qui en sont la base, les fondations. Les trois premiers qui nous disent tout ce que Dieu nous donne, gratuitement, comme paix; comme justice; comme pardon. Avant de rien nous demander, c’est Dieu qui offre!

Oui, c’est parce que, d’abord, Dieu nous sauve et nous réconcilie; c’est parce que, d’abord, il nous organise dans le corps de l’Eglise qu’il nous appelle, ensuite, à vivre une éthique en harmonie avec ce cadeau. On est loin d’une morale autoritaire et paternaliste: il s’agit de mettre ensemble nos existences au diapason, au rythme des musiques du Ciel!

Remarquons d’ailleurs que nos traductions (ou nos préjugés)trahissent parfois le texte grec. Ainsi, au verset 26 du chapitre 4, on peut lire: “Si vous vous mettez en colère, ne péchez pas”. Et on comprend souvent que la colère est mauvaise pour Dieu. Alors que le texte original dit, littéralement: “Mettez-vous en colère, mais ne péchez pas; que le soleil ne se couche pas sur votre ressentiment”. Il n’est donc absolument pas interdit de se fâcher (c’est même conseillé, c’est en tout cas normal!). L’essentiel est, toujours, de se réconcilier, de vivre le pardon, sans attendre; de ne pas laisser monter une mayonnaise qui pourrirait la vie communautaire.

Ne pas nous séparer des autres... et donc de Dieu!

À tous les virages, nous nous retrouvons donc face à cette absolue priorité: la cohésion du corps entier, de l’Eglise universelle. Il ne s’agit pas seulement de solidarité; mais de la manière de gérer les désaccords, les tensions, les débuts de conflits, qui sont inévitables dès que quelques-uns sont ensemble...

Cherchez toujours l’unité, avant tout! La paix et l’harmonie sont souvent menacées quand on grandit, quand on change. Préservez-les pour rester en communion avec Dieu! Il ne sert à rien d’avoir raison tout seul, sans tenir compte des autres. La vérité sans amour (ou sans humilité), n’est plus vérité! Avoir raison sans amour, c’est avoir tort!
   

Tel est donc le fil conducteur, le repère majuscule que la lettre aux Ephésiens nous propose; le sens qu’elle dessine pour nos vies communautaires. Et si aujourd’hui, au 21è siècle, la situation de l’Eglise est bien différente, je crois que cette insistance d’il y a 2000 ans peut nous être bénéfique, à nous aussi.

Bien sûr, nous ne vivons plus un temps de forte croissance; mais dans les mutations que nous traversons, la nécessité de rester unis me semble tout aussi primordiale. Et puis, en notre siècle qui exalte tellement l’individualisme et la réussite personnelle, ne pensez-vous pas que les exhortations de la lettre aux Ephésiens sont de nature à nous aider à marcher vers l’essentiel? À un moment où la survie de la foi est menacée (la survie d’une foi évangélique et responsable), il me semble vital de soigner nos relations internes, entre nous chrétiens.

Oui, c’est ma conviction: la purée de châtaignes de la lettre aux Ephésiens est un fortifiant bienfaisant pour les chrétiens d’aujourd’hui, si prompts à critiquer leurs soeurs et frères; si souvent à dresser des barrières, à maintenir à distance; à se moquer, à rabaisser les autres ou à se croire supérieurs.

Avec cette lettre curieuse, pourrons-nous remonter à la source de la paix?

... À suivre, bien sûr!


   

--> dimanche prochain, deuxième épisode: des images (de corps) qui partent dans tous les sens, mais qui nous aident à comprendre ce verset étonnant: “Imitez Dieu”!!?! 
Puis dimanche 21 août, troisième et dernier épisode, sur la question du mystère: qui est Dieu, quel est son plan pour nous?

- et si vous avez le temps et l’envie, je vous encourage à lire et à méditer la lettre aux Ephésiens; mais avec des gants bien solides! 
                   


Jean-Jacques Corbaz 



dimanche 10 juillet 2016

(Ci, Ré) La vraie réconciliation

   

« En ouvrant les blessures pour les nettoyer, on les empêchera de s’infecter. La vraie réconciliation n’est jamais bon marché, car elle repose sur le pardon qui est coûteux ».

Desmond Tutu  

(Pr) "Venez à moi, vous qui êtes fatigués et rêvez de vacances..."

Prédication du 10 juillet

Lectures: Matthieu 11, 25-30; Esaïe 29, 13-14; 1 Corinthiens 1, 22-30

  


“Venez à moi, vous qui êtes fatigués et chargés, je vous donnerai le repos...”. Encore un de ces versets qu’on a l’impression de connaître comme sa poche!

Je ne sais pas si vous êtes comme moi? Mes poches, je les sens avec mes mains, mais je ne les regarde jamais. Si, un jour, je me décidais à jeter un coup d’oeil dans une de mes poches, je serais sans doute surpris par sa couleur; sa forme; et par les petits “bruchons” accumulés...

Mais je m’égare!

Un de ces versets tellement familiers que peut-être on ne les écoute plus avec attention. “Mon joug est facile, mon fardeau léger...”. Bien sûr...

Je vais vous demander un effort ce matin: imaginez que vous entendez ce passage pour la première fois - et sans complaisance. Probablement alors réagirez-vous comme moi: facile, la volonté de Dieu? Pas tellement! Nous sommes juste quelques pages après le Sermon sur la montagne, qui pose des exigences... faramineuses, c’est plutôt surprenant! Facile, de pardonner à ceux qui vous ont fait du tort? Facile, d’aimer ses ennemis? Facile, de ne pas répondre à la violence par la violence? De ne pas juger les autres? (On pourrait continuer un bout comme ça). Non, ce n’est pas facile, mais alors pas du tout!
   

Vous connaissez peut-être un début d’explication: cette parole ne figure que dans un seul évangile (celui selon Matthieu); ce qui indique toujours que ça concerne une situation particulière. Or Matthieu écrit pour une Eglise de chrétiens qui ont été opprimés par les pharisiens juifs, quelque 50 ans après la mort de Jésus. Pour des chrétiens qui ont quitté la religion de Moïse parce qu’ils pliaient sous le joug de la Loi d’Israël, sous le fardeau des multiples contraintes imposées par les scribes.

Les chrétiens de Matthieu sont des “petits”, c’est-à-dire des sans pouvoir, des pauvres de coeur dans l’esprit des Béatitudes. Non pas des enfants ou des “bobets”! Il s’agit du petit peuple des campagnes, des pécheurs (avec accent aigu!), des impurs;  ces gens pour qui les pharisiens n’avaient que mépris, tandis qu’eux-mêmes se sentaient bons juifs, infiniment supérieurs.

Leur idéal, à ces pharisiens, c’était de connaître la loi de l’Ancien Testament et les traditions rabbiniques aussi parfaitement que possible. “Mieux j’applique les commandements, pensaient-ils, plus j’ai de valeur pour Dieu”.

Il est donc important de rectifier la trajectoire: pour Matthieu, ce sont les petits (et eux seuls) qui peuvent comprendre le Christ, et le suivre. Ni la connaissance de la Loi, ni l’application des commandements, rien de tout cela ne permet de vivre selon la véritable volonté de Dieu. Pas besoin non plus d’être spécialement sage ou intelligent, encore moins d’être instruit: l’important est d’accueillir le Christ sans autre sécurité, les mains nues!

Voilà pourquoi notre passage commence par dire que les savants, les forts en thème n’ont pas reçu le message de Jésus: ils en étaient incapables; trop prisonniers de leurs systèmes de pensée, de leur philosophie, leurs préjugés sur Dieu et sur les hommes. Devant ces gens-là, la prédication de Jésus ne pouvait qu’échouer.
   

Pourtant, avez-vous remarqué? Jésus ne se lamente pas, comme nous le faisons souvent, parce que ses appels n’ont pas abouti. J’entends encore les plaintes de tous ceux qui, dans l’Eglise, regrettent le peu de succès des campagnes d’évangélisation ou de sensibilisation. Nous connaissons tous ces discours désolés sur les bancs vides, le dimanche.

Mais Jésus, lui, ne se plaint pas: il s’en réjouit! Mais oui! Il remercie Dieu d’avoir caché l’intérêt de son message, de l’avoir caché aux sages et aux gens instruits, tandis qu’il a été révélé aux petits dont nous parlions. Les petits, c’est-à-dire la minorité. Les faibles, les sans pouvoir, les veuves et les orphelins... C’est un choix de Dieu. C’est lié à ce qu’il veut nous dire.
  
 
Chers paroissiens, ce constat me pose une grave question: est-ce qu’une Eglise majoritaire, une Eglise de notables et de riches, de savants, est-ce qu’elle est conforme à la volonté de Dieu? Question (im)pertinente, alors que nous allons commémorer les 500 ans de la Réforme.

Mais je vais encore plus loin: est-ce qu’une Eglise de gens instruits, de puissants, est possible? Est-ce que le fait d’être majoritaires ne nous met pas presque automatiquement hors-jeu, je veux dire: en position de ne pas pouvoir comprendre le message que nous propose le Christ?

Dures interrogations, auxquelles il ne faut pas répondre trop vite, ni par oui ni par non, bien sûr, car cela nous ferait retomber dans le camp des pharisiens et des “Jean-qui-sait-tout”... Mais questions qu’il est nécessaire de nous poser, en ces temps de mutations d’Eglise et de société; questions qui auront par ailleurs le mérite de nous faire moins regretter le passé...

Alors voilà: vers qui nous tourner, lorsque nous voulons témoigner de l’évangile? Qui sera réceptif aux appels incroyables du Christ? Et encore: comment travailler sur nous-mêmes, pour mieux devenir, devant Jésus, des assoiffés de ses paroles?
   

“Venez à moi, vous tous, les petits, fatigués et chargés, je vous donnerai le repos. Mon joug est facile, et mon fardeau léger...” Oui, c’est quand nous plions sous le poids de la peine, sous le poids de l’injustice ou de la peur, c’est quand nous sentons nos forces faiblir que Jésus nous appelle ainsi.

Des “petits”, nous pouvons l’être d’ailleurs dans toutes sortes de situations, il peut même y en avoir qui soient millionnaires ou Prix Nobel! Puisque seule compte notre capacité à laisser le Christ agir. Quand nous n’en pouvons plus des contraintes, alors il nous appelle pour nous soulager et nous donner le repos.

Mais attention: si son joug est facile, il n’est pas pour autant “rien du tout”. Le tournage de pouces, ce n’est pas un joug! Avec Jésus, il y a un fardeau à porter, même s’il est léger.

La volonté du Christ, nous le disions, est spécialement exigeante, pensez au Sermon sur la montagne! Des tâches multiples nous sont proposées, des défis souvent.

En quoi est-ce facile et reposant de désamorcer la violence, de pardonner, ou de ne pas servir l’argent? Je vois deux raisons:

(1°) D’abord, parce que notre salut ne dépend pas de notre obéissance, de notre fidélité à mettre en pratique les commandements en détail. Ça, c’est essentiel. Je dirais même: c’est l’essentiel; c’est l’essence de l’évangile. Au contraire des pharisiens, nous savons que Dieu nous sauve gratuitement, par choix, par amour, sans que nous ne le méritions. Notre valeur devant lui ne dépend que du fait que nous sommes ses enfants. Rien d’autre.

(2°) Deuxième raison pour laquelle le joug du Christ est reposant: c’est que Jésus lui-même est humble et doux, comme il le dit. Il n’est pas un maître sévère, rigide ou moralisant. Il est indulgent. Sa douceur bien sûr n’a rien de douçâtre ou de sulpicien, comme l’a déformé l’époque romantique. Jésus n’est pas un loukoum: mais il est bon, il veut avant tout notre bonheur, notre paix. Il veut nous soulager, nous reposer.
   

Dernier écueil à discerner: le repos du Christ, ce n’est pas dormir tout le temps, ni se mettre au chômage! À l’époque, le travail quotidien était dur et harassant, il fallait soulager les fatigues, énormes. Aujourd’hui, notre vie est, sauf exceptions, plus stressante, usante pour les nerfs qu’épuisante physiquement. Et le chômage est souvent vécu aussi comme un drame.

Le repos auquel Jésus nous invite, ce n’est pas une absence de travail; ce serait plutôt cette absence de stress, cette paix du coeur. Pour le paysan qui craint l’avenir; pour le patron qui a peur de la faillite; pour l’employé qui rame afin de garder son emploi et qui n’ose pas dire ce qu’il pense. Pour le chômeur ou le chercheur d’emploi; pour la femme, l’homme moderne coincés par les exigences démentielles d’une époque de moins en moins humaine, vitesse, efficacité, profit... Pour tous nous est proposé de retrouver en nous la fragilité du “petit”, et de découvrir que c’est justement dans cette nudité-là que le Fils de Dieu est venu. Que c’est justement de cette nudité-là qu’il est solidaire. C’est elle qu’il nous appelle à découvrir comme vraie force, avec lui, bien sûr, mais aussi avec les autres, dans l’entraide et la communion.

Si vous avez des vacances, je me dis que ce serait une bonne occasion de cultiver cette attitude, non?

Pendant le temps de silence et le jeu d’orgue, je vous propose déjà d’y réfléchir: comment laisser le Christ me rejoindre? Et qu’est-ce qui, dans ma vie, pourrait l’empêcher de me donner la véritable paix?
Amen                                          

Jean-Jacques Corbaz