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dimanche 25 septembre 2016

(Pr, Vu, SB, FA) L'épée de Jésus et celle de Charlemagne

Prédication du 25 septembre 2016

"Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée”
 


Lectures: Matthieu 10, 32-39; Matthieu 12, 46-50; Jean 14, 26-27
 
C'est comme une fois, y avait un jeune pasteur, très sûr de lui, qui donnait son premier culte au village. À la sortie, le vieux régent le prend à part: "M. le ministre, dit-il, votre prédication m'a fait penser à l'épée de Charlemagne." 

- "L'épée de Charlemagne? pense le jeune pasteur, tout guilleret; elle était incisive, puissante! Etincelante! Victorieuse!!" 
- "Non, dit le vieux maître; votre sermon était comme l'épée: long et plat!"

 

 
C'est ainsi que les mots ne veulent pas toujours dire la même chose pour chacun(e). Ils font naître parfois des sentiments très différents selon les circonstances... Donc, attention: une épée peut en cacher une autre!

C'est tout spécialement vrai de ce passage mystérieux de l'évangile, une histoire d'épée, justement: "N'allez pas croire que je suis venu apporter la paix sur terre, dit Jésus; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée!"

Ce verset a troublé bien des chrétiens. Est-ce qu'il encouragerait la guerre sainte, comme chez les musulmans (soit imposer sa religion par la violence)? Est-ce qu'il nous inviterait à rechercher les conflits dans nos familles, avec nos proches? Malheureusement, la traduction en français courant semble aller dans ce sens, puisqu'elle rend "épée" par "combat".

Cette interprétation heurte tout ce qu'on croit savoir de l'évangile. On nous a toujours dit que le Nouveau Testament encourage la paix, la douceur, la concorde; mais pas l'agression ou le conflit!

Mais. Appeler au combat, est-ce que c'est vraiment ce que ce passage veut nous dire? Est-ce qu'il nous invite réellement à nous opposer à nos parents, à nos enfants, à nos proches? Pour ma part, je crois fermement que non.

Pour bien comprendre ces paroles de l'évangile, il faudrait davantage qu'une prédication de 15 minutes, bien sûr. Pour tâcher d'aller à l'essentiel, je vous propose ces quatre remarques:

(1°) D'abord, le mot grec qu'on traduit par épée, ou glaive. En version originale, c'est "machaira". Et une "machaira", c'est d'abord et surtout un grand couteau; un coutelas. Une "machaira", c'est l'instrument du boucher, celui aussi du chirurgien, et du chef de famille, à table.

Une "machaira", c'est également le couteau utilisé pour les sacrifices, chez les Juifs. On emploie ce mot encore pour la serpe du jardinier, pour l'outil qui sert à élaguer les arbres; et pour le rasoir, le ciseau, le sécateur... Bref, tout ce qui coupe, qui tranche et qui sépare. C'est seulement dans un sens figuré que "machaira" désigne une arme. Mais il ne s'agit jamais alors d'une arme de guerre; uniquement d'un petit sabre que les hommes portaient pour se défendre, en cas d'embuscade. À peu près comme celui-ci:
   


En résumé, "machaira", ça peut être un couteau, un ciseau, un scalpel; une dague ou un poignard; ça peut être un tranchoir, une lame, un coutelas, un rasoir; un sécateur, une hache, une machette; ça peut être une serpe, une faucille, ou un bistouri... Mais jamais une arme d'attaque, de guerre. Si vous devez traduire "machaira", n'utilisez donc pas un terme militaire. Trouvez plutôt un mot qui évoque le fait de trancher, de séparer. - Et pas celui de tuer!

"Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la coupure, mais la rupture" devrait-on traduire. "Oui, je suis venu, poursuit Jésus au verset 35, je suis venu séparer l'homme de son père, la fille de sa mère...". L'enchaînement devient alors plus clair: la venue du Christ au milieu de nous a pour effet de nous séparer en deux camps (c'est le sens du verbe grec: séparer en deux parties). Il y a ceux qui suivent Jésus, et les autres, ceux qui renoncent.

   


(2°) Seconde remarque. La suite du passage pose aussi problème: "celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi"... Aïe! Faudrait-il aimer son prochain, mais pas ses parents?

Evidemment non. On comprend mieux quand on consulte la note de la TOB: "le mot grec philein (aimer) n'est pas celui qui, dans les évangiles synoptiques, désigne l'amour pour Dieu et le prochain (c'est agapân); philein a ordinairement chez Matthieu un sens péjoratif: s'attacher excessivement".

Il y a donc en grec trois verbes différents pour dire "aimer":          

- "erân" pour l'amour du couple, "eros";
- agapân pour l'amour fraternel, l'affection, l'attention, l'amour pour Dieu ou son prochain;
- et philein qui veut dire s'attacher à quelqu'un ou quelque chose, et, dans l'évangile de Matthieu, toujours dans un sens négatif: un attachement nuisible, qui empêche de suivre le Christ.

Vous voyez que la langue grecque a trois mots différents pour dire "aimer"... mais un seul pour désigner une kyrielle d'armes et de couteaux!!

  


(3°) Troisième remarque: "porter sa croix". Encore une expression qu'on a tellement entendue qu'elle a fini par s'éloigner de ce qu'elle veut dire vraiment dans l'évangile. Il ne s'agit ici absolument pas de supporter des maux ou des difficultés de la vie telles que les maladies, les handicaps, les injustices ou autres. Pas du tout. Dans la bouche de Jésus, "porter sa croix", c'est le suivre sur le chemin du rejet, de l'incompréhension, des moqueries... C'est affronter, comme lui, que les hommes ne croient pas la Vérité qui nous anime. Affronter la solitude, parfois la souffrance, voire la mort par fidélité au Christ.

Ce que l'évangile veut nous dire, par ce verset, ce n'est donc pas de chercher une croix, ou des souffrances, pour mériter notre salut. En aucun cas! Mais il nous dit que la foi, la vraie, peut nous emmener très loin. Très loin dans les oppositions, les persécutions, parfois. Très loin dans les conflits, les ruptures, les séparations aussi. Ce ne sera pas toujours le cas, bien sûr. Mais notre passage nous rappelle ce risque immense de la foi.

Attention: une épée peut en cacher une autre! À l'époque où Matthieu rédige son évangile, les chrétiens sont justement en train de se séparer définitivement de la religion juive. Ils avaient toujours été considérés comme faisant partie des croyants d’Israël. Mais en ce temps-là, la cohabitation est devenue insupportable. Les deux religions se séparent, et ça ne se fait pas sans colère, sans blessures ni conflit. On comprend que, dans ce contexte de divorce religieux, la communauté matthéenne ait besoin de méditer sur le tranchant de la parole du Christ. Sur le fait que suivre Jésus, c'est risquer de se couper d'autres personnes, parfois de proches, parce qu'ils ont fait un choix différent.

Et aujourd'hui, alors que nous sortons d'une période où la foi chrétienne était presque une évidence? Aujourd'hui, où nous devons réapprendre que suivre le Christ, c'est un choix personnel aussi, et pas d'abord un fait de société; ou un héritage de famille? Aujourd'hui, où notre Eglise nous encourage à manifester plus clairement notre couleur... Aujourd'hui, n'est-il pas nécessaire de reprendre cette réflexion d'il y a plus de 1900 ans, pour ne pas oublier que suivre Jésus peut être une aventure dangereuse - et qui risque de nous séparer d'autres personnes? Un choix personnel à faire, à refaire sans cesse, pour continuer d'avancer sur les pas de Dieu tracés sur notre terre?

Le risque de la foi. Croire en Christ aujourd'hui n'a plus grand-chose à voir avec la tranquille évidence de notre enfance. Ce n'est pas que la Bible ait changé, mais c'est la société. Et le monde! Attention: une épée peut en cacher une autre!

  


(4°) Dernière remarque: la paix. On l'a souvent dit, il faut le rappeler: il y a deux sortes de paix. Celle, d'abord, de l'apparence, la paix qu'on fiche aux autres. Au niveau mondial, c'est l'équilibre des forces, qui empêche les guerres. Mais qui n'est pas une paix en profondeur. Car les conflits peuvent couver, la violence être en incubation... Et soudain, ça nous saute à la figure, comme dans les pays arabes.

Au niveau de la famille ou des relations personnelles, il y en a, aussi, de ces paix de surface, qui ne sont qu'un vernis posé par-dessus un conflit, par-dessus une injustice ou un pouvoir sans respect.

La vraie paix, bien sûr, elle est tout autre: faite non de relations fusionnelles ou immobiles, mais d'espaces de dialogue, d'accueil profond; d'échanges, surtout, où on se dit les désaccords franchement, pour oser les vivre dans la confiance, pour tenter de les analyser - quitte à devoir reconnaître ses propres torts. C'est ça, la paix du Christ, telle qu'il l'a vécue jusqu'à Golgotha! Non pas cacher les divergences, les désaccords, mais les aborder; lucidement.

Et c'est bien sûr la première paix, celle du vernis, que Jésus vient troubler: "Je ne viens pas apporter cette paix de surface, je vous amène le couteau, le ciseau, ce qui tranche et sépare..." Bien entendu, il ne nous donne pas une épée pour châtier l'infidèle. Mais c’est lui qui se donne, entièrement, sans retenue, et sa présence tranche entre ceux qui le suivent et ceux qui restent là.

Vous vous rappelez? Pour créer, dans la Genèse, Dieu avait séparé: la lumière de l'obscurité; la terre du ciel; les eaux des continents... L'aventure de la foi au Christ serait-elle donc la continuation de l'oeuvre du Créateur?

  

Je me dis qu'un jour, un vieux régent pourrait bien interpeller nos Eglises officielles, notre christianisme parfois trop immobile... Il nous demandera si notre foi, notre vie spirituelle, ressemble à l'épée de Charlemagne. Sera-t-elle incisive? Etincelante? Tranchante? Victorieuse?

Ou un discours de surface, long et plat?

Amen

Jean-Jacques Corbaz   



dimanche 11 septembre 2016

Pr, Vu, SB) Bon, le Samaritain?

Prédication du 11 septembre 2016

Lectures bibliques: Luc 10, 25-37; Luc 18, 18-23; Lévitique 19, 17-18



La parabole que je propose à votre attention, ce matin, elle est sans doute celle qui a le plus marqué la chrétienté. À tel point que le mot «Samaritain» a passé dans le langage courant, pour désigner les secouristes. Il y a même à Vevey un hôpital qui a pris ce nom: le Samaritain!

C'est un peu dommage, car le héros de la parabole que Jésus raconte n'a au départ pas grand-chose à voir avec le domaine médical!

Au temps du Christ, les Samaritains sont les habitants du pays voisin d'Israël, au nord. Leur religion et celle des juifs se ressemblent beaucoup, mais ils se battent comme des ennemis. Bref, le Samaritain dont parle Jésus, ce serait plutôt aujourd'hui un Libanais, un Palestinien ou un Syrien, davantage qu'un infirmier. Imaginez un dialogue saugrenu du genre: «Tu as passé ton diplôme de Libanais?» - «Je vais être opéré à l'hôpital du Palestinien»...

Ça choque, n'est-ce pas? Or Jésus aussi voulait faire sursauter ses auditeurs. Le prêtre et le lévite dont il parle, ce sont les spécialistes du sacré, en Israël. Mais quand ils voient un blessé, abandonné: ils passent tout droit! Les apôtres de la charité refusent de se mouiller pour un inconnu couvert de sang.

Au contraire, le Samaritain (le Palestinien, le Libanais – biffer ce qui ne convient pas), bref, l'étranger détesté, le musulman, eh bien lui, il s'arrête. Non seulement il soigne le blessé, mais encore il le transporte à l'hôtellerie, et paie de sa poche tout le nécessaire!

.


 

Voilà. On pourrait presque s'arrêter ici. Vous imaginez la suite: faites comme le Samaritain (ou le musulman)! Soyez bons et secourables, ayez pitié du misérable, etc. etc...

Eh bien, pas du tout! Non seulement cette conclusion passerait complètement à côté de ce que Jésus veut dire, avec sa parabole; mais pire encore, cela ajouterait du bois à un incendie néfaste qui a déjà fait beaucoup trop de dégâts! Je m'explique.

Jésus ne veut pas nous faire la morale. Il refuse de nous faire évoluer en nous culpabilisant, comme l'ont hélas trop fait certains chrétiens. Ça ne mène à rien, de mettre à vif la culpabilité. Pire, ça dégoûte et ça démobilise. L'amour du prochain, selon l'évangile, ce n'est pas cela, mais pas du tout!

Là où ça commence à déraper, c'est déjà dans le titre que nous donnons à la parabole. Jésus ne dit jamais que notre Samaritain est bon. On moralise déjà, avec cet adjectif, nous entrons dans le récit par la fausse porte.

Car comment Jésus y entre-t-il, lui, dans cette histoire? Voici: «Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho... Il se fait attaquer, voler, molester... Il reste là, au bord du chemin, à moitié mort...». Ce n'est pas innocent, cette entrée en matière. Dans l'évangile, rien n'est jamais là par hasard! On aurait pu le dire en deux mots: un homme était couché, blessé, au bord de la route... ça suffisait. Mais ce que veut Jésus, vous comprenez, c'est que le héros de la parabole, ce soit l'homme attaqué et roué de coups, et non le secouriste.

Quand vous racontez une histoire à des enfants, ils s'identifient au héros de l'aventure, ils se mettent dans sa peau, ils vibrent à ses heurs et malheurs et font corps avec lui. «Il était une fois dans un château, une pauvre jeune fille que sa marâtre faisait travailler du matin au soir...» - et c'est parti, la magie opère, mes gamins se mettent dans la peau de Cendrillon ou Blanche-Neige...

Jésus fait de même. Il raconte sa parabole de telle manière que ceux qui l'entendent s'identifient, non pas au secouriste, mais au blessé, à celui qui est couché là, meurtri par la souffrance, sans espoir.

Est-ce que vous comprenez l'enjeu? Si notre premier mouvement, je devrais dire notre premier faux mouvement, c'est de nous mettre dans la peau du Samaritain, nous rallumons l'incendie de la culpabilité: «Je devrais prendre exemple sur lui... Il faut que je fasse mieux, que je donne davantage, etc.»

C'est justement pour éviter que nous nous engagions sur ce chemin du moralisme que Jésus, dans un récit très semblable, répond, à un riche notable qui l'appelle «Bon maître»: «Mais non! Pourquoi m'appelles-tu bon? Tu sais, personne n'est bon, sinon Dieu seul!»



Il ne s'agit donc pas de la parabole du Bon Samaritain, mais de celle du blessé secouru! Pour me dire qui est mon prochain, Jésus ne me fait pas la morale. Pour savoir comment aimer mon prochain, il me propose d'entrer dans la peau d'un homme qui n'a plus rien, ni argent ni santé; un homme qui ne peut que tout attendre des autres. Tout attendre des autres. À l’image du jeune homme riche, que Jésus invite à quitter toute sa fortune.

Dans la religion juive, les théologiens avaient de graves débats sur la question «qui est mon prochain?». Les maîtres de la loi, c'est-à-dire les spécialistes de la théologie, étaient partagés. Pour certains, le prochain, c'est seulement un juif (et des passages de l'Ancien Testament, c'est vrai, l'affirment). Pour d'autres, le prochain, c'est toute personne qui a besoin d'aide, quel qu'elle soit (et on trouve d'autres versets de l'AT qui le confirment).  Le maître de la loi dont parle notre récit voulait certainement entendre l'avis de Jésus sur ce grave débat.

Mais lui, le Christ, il refuse de répondre par une définition. Il ne veut pas faire de la théorie, pas plus que de la morale: il nous fait entrer, par son histoire, au coeur de la détresse d'un homme, d'un homme qui souffre et qui dépend entièrement du secours des autres! «Je ne te dirai pas qui est ton prochain. Mais tu le découvriras toi-même, quand tu te seras mis dans la peau de ce type molesté, violenté, volé, à moitié détruit, là, au bord du chemin».

… Et ça marche! Parce que voici la conclusion, donnée par le maître de la loi lui-même: «Mon prochain, eh bien je découvre que c'est l'homme qui lui a porté secours!».

Comprenez-vous le retournement? Le prochain, ce n'est plus le type à sortir de la mistoufle. Non, je suis le  blessé, et mon prochain, c'est celui qui vient à mon aide!


 Voilà. Cette fois, on peut s'arrêter. Car la conclusion, vous allez, aussi, la tirer vous-même. Mon prochain? Mais c'est celui qui s'approche! Et ce n'est que parce que je suis d'abord secouru que je deviens capable, à mon tour, d'aider les autres. D'avoir pour eux des gestes d'amour. Et vu que j'ai passé par là, je sais de quoi l'autre a vraiment besoin.

Amen. Ah, vous éteindrez l'incendie en partant.
Merci!


Jean-Jacques Corbaz
 



jeudi 1 septembre 2016

(Vu, SB, FA) Osée et son aventure... osée!




Reçu cette question intéressante d'une responsable de l'Eglise évangélique réformée vietnamienne de Lausanne (qui se réunit à St-Paul, Avenue de France):

Dans notre communauté, nous avons étudié le thème "La dernière fois que Dieu m'a fait signe, c'était quand?" du cahier suivant:
Le texte d'Osée nous a semblé très difficile d'accès, savez-vous un peu sur le texte d'Osée et pourquoi (quel lien) on a voulu faire un rapport avec le thème du dialogue avec Dieu?
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Réponse:
Le prophète compare Israël à une prostituée, qui ne reconnaît plus tout ce que son mari lui donne. Israël ne discerne plus ce qu'il doit à son Dieu, et va chercher auprès de divinités païennes ce que le Seigneur veut lui offrir. Donc, Israël ne discerne pas les signes de Dieu.
Osée vit une relation difficile avec sa femme, qui se prostitue et qui abandonne son mari. Le prophète fait de cette relation une sorte de parabole de la relation d'Israël avec Dieu. Israël aussi abandonne son Seigneur pour se tourner vers les Ba'al. Or, nous dit cette histoire, or Dieu veut instaurer avec nous une relation d'amour, basée sur le dialogue et la confiance. Mieux encore, Osée va payer une nouvelle fois une somme d'argent pour "racheter" sa femme de la prostitution; de même, Dieu va nous racheter, c'est lui qui paie tout le prix pour nous libérer et pour vivre avec nous dans le bonheur et la paix.
Cette relation, il nous appartient de la nourrir, de la faire vivre. Dieu a besoin de notre réponse pour entrer dans nos coeurs et dans nos vies!

JJC


dimanche 28 août 2016

(Pr, Co, SB) Comment Jacob a été tordu


Narration du 28.8.2016 -  «Comment Jacob a été tordu»

Lectures bibliques: Genèse 32, 23-32; Jean 3, 1-5

- Dis, grand-père, pourquoi tu boites?

Cette question, Jacob l’a entendue souvent. Il a tant de petits-enfants! Et il n’aime pas trop y répondre, ça lui rappelle des souvenirs un peu... embarrassants.

Mais cette fois, c’est Ephraïm qui l’interpelle. Ephraïm, son préféré; le plus jeune des fils de Joseph. Ephraïm qui a l’esprit vif et l’oeil perspicace.

Quand Jacob a retrouvé son fils Joseph en Egypte, il a été touché par Ephraïm et Manassé, les deux gamins; et dès lors il s’en est occupé avec tendresse, comme pour rattraper le temps perdu. Surtout le cadet, Ephraïm, si intelligent, et qui aime tant la compagnie de ce grand-père presque tombé du ciel.

Jacob est très vieux, maintenant. Tout tordu par l’âge, les travaux et les luttes... Mais sa mémoire est intacte, à propos de ces jours étonnants, quand il est revenu de chez Laban. Surtout cette nuit, si étrange...
 
- Grand-père, insiste Ephraïm, pourquoi tu boites?

- Tu sais, c’est une vieille histoire, répond Jacob. Et il sent bien que, cette fois, il devra tout dire, à cause de cette complicité qui le lie à son petit-fils. Même s’il a été, toute sa vie, un spécialiste en tromperies... Même si son nom, Jacob, veut dire “le fraudeur”, cette fois, il ne pourra pas s’échapper. Comme cette fameuse nuit, d’ailleurs. Exactement comme cette nuit-là!

- Raconte-moi cette vieille histoire, grand-père!

- Tu sais, commence Jacob, c’était à un moment délicat de ma vie. Dans ma jeunesse, j’avais trompé mon frère, Esaü, je l’avais roulé pour qu’il me cède son droit d’aîné, sa bénédiction - en échange d’une soupe aux lentilles! ...
J’ai dû m’enfuir, il voulait se venger. J’ai été chez mon oncle Laban, très loin d’Esaü. Et là, grâce à mes ruses, je me suis enrichi. Euh... pas toujours honnêtement, je crois. ... Bref, Laban s’est fâché contre moi. J’ai dû m’enfuir, encore une fois. Mais là, je suis parti avec toute ma famille, et mes richesses. Mes troupeaux, mes serviteurs. Ça formait une immense caravane. ... Et du coup, je me suis retrouvé coincé! Derrière moi, Laban, avec sa colère. Et devant, Esaü m’attendait, avec ses anciennes rancunes. Que faire? ...


J’ai eu recours à mon astuce, une nouvelle fois. J’ai envoyé plein de cadeaux de valeur à Esaü, pour le calmer: des troupeaux, des objets de valeur... Puis j’ai fait passer à ma famille le gué du Yabboq; la frontière; pour les préserver. C’était un vrai passage à gué, dans tous les sens du terme. Une traversée décisive dans ma vie. La nuit tombait. Je suis resté seul, près du gué. Je ne savais pas de quel côté les choses allaient basculer. Je réfléchissais.

- Et tu n’avais pas peur, seul dans le noir?

- Petit curieux! Quelle question... Mais oui, bien sûr, j’avais peur. Terriblement peur. Je craignais d’affronter Esaü. Qu’est-ce que j’allais devenir? Il faisait nuit sur ma vie, comme sur le Yabboq, ce soir-là.

- Et après, grand-père?

- Tout à coup, dit Jacob, quelqu’un m’a attaqué. Impossible de voir qui c’était, à cause de la nuit. Il m’est tombé dessus, et nous avons roulé dans la poussière. Nous nous sommes battus, à la vie à la mort, jusqu’à l’aurore.
 
- Mais c’était qui? Tu l’as reconnu?

- Non, je me suis posé la question toute la nuit. Etait-ce Laban? Ou alors, Esaü? Etait-ce un brigand inconnu? Mais est-ce que c’était même un homme, ou une force maléfique, un démon de la nuit? ... Parfois, quand j’y repense, je me demande si je ne me battais pas avec tout ce qui était obscur et menaçant dans ma propre vie, avec mes démons à moi. Comme si tout ce qui m’angoissait s’était rassemblé en une force violente qui m’attaquait. Finalement, n’était-ce pas contre moi-même que je luttais?

- Et vous vous êtes battus toute la nuit? Mais qui des deux a gagné, pour finir?

- Eh bien, répond le patriarche, c’est difficile à dire. L’aube s’approchait quand mon adversaire m’a fait un coup tordu. Il m’a frappé à la hanche, et mon articulation s’est déboîtée. C’est pour ça que je boite, aujourd’hui encore.

- Alors, c’est lui qui a gagné?

- Attends, petit impatient! Je voulais continuer la lutte. Mais l’aube approchait. Et, comme s’il avait peur de la lumière, mon adversaire m’a dit: “Laisse-moi partir, le jour se lève!” ... Mais moi, je lui ai répondu: “Je ne te laisserai pas sans que tu m’aies béni.

- Qu’est-ce que ça veut dire, bénir? demande Ephraïm.

- Eh bien, c’est dire une promesse à quelqu’un. Bénir, c’est placer la vie de l’autre sous le signe d’une promesse, qui le rende heureux, qui lui donne un avenir.
  
- Alors, celui qui t’a attaqué t’a béni?

- Non, pas tout de suite. D’abord, il a changé mon nom.

- Changé ton nom? Mais tu t’appelais comment, avant?

- Euh... je m’appelais déjà Jacob... Mais il m’a demandé mon nom, puis il m’a dit: “Tu ne t’appelleras plus “Jacob” (le fraudeur), mais “Israël” (c’est-à-dire celui qui lutte avec Dieu). Car tu t’es battu avec Dieu, et tu l’as emporté.” Et c’est pourquoi, depuis, je porte les deux noms: Jacob et Israël.

- Mais alors, c’est toi qui as gagné, c’était toi le plus fort?

Jacob sourit, et regarde son petit-fils avec tendresse.

- Ce n’est pas si simple, mon enfant. Peut-être qu’il n’y a eu aucun vainqueur. Tu sais, quand quelqu’un peut changer le nom d’un autre, c’est qu’il est plus fort que lui. C’est que l’autre lui appartient, en somme. ...
Moi aussi, je lui ai demandé son nom, mais lui ne me l’a pas donné. Donc, c’était lui le maître.

- Mais interrompt Ephraïm, il t’avait dit que tu avais gagné! Et c’était lui le maître? Je ne comprends pas.

Une nouvelle fois, Jacob sourit. Il se reconnaît tellement dans la curiosité de son petit-fils!

- Tu sais, ce n’était pas une lutte qui finit par une victoire pour l’un et une défaite pour l’autre. Je crois que nous avons été tous les deux vainqueurs.
En tout cas, il m’a béni.

- Et tu ne savais toujours pas qui c’était?

- Si, je crois que je commençais à deviner. Ce quelqu’un que je ne pouvais pas vaincre, qui luttait contre moi dans ce moment décisif, je devinais que c’était «Dieu». D’ailleurs, il m’avait dit que je m’étais battu avec Dieu. ...
Et quand il m’a béni, j’y ai vu plus clair, à l’image de la lumière du jour qui faisait sortir le paysage de l’ombre: j’avais lutté avec Dieu, et il m’avait béni! Moi qui l’avais fui toute ma vie, moi qui ne faisais confiance qu’à mes ruses, et qui refusais toujours son alliance et sa bénédiction, eh bien, Dieu avait fini par m’avoir: il avait obtenu que ce soit moi-même qui lui demande de me bénir!! ...
C’est pour ça que j’ai appelé cet endroit Peniel, c’est-à-dire “Dieu-face-à-face”.

- “Dieu-face-à-face”? Mais quel drôle de nom !

- Tu as raison, c’est un nom bizarre. Mais tu sais, c’était une expérience extraordinaire. J’avais vu Dieu de tout près, plus près tu meurs! J’ai risqué d’y laisser ma peau. Mais j’étais vivant, et la lumière resplendissait sur mon coeur. Dans le soleil qui se levait, j’avais enfin le courage d’aller à la rencontre de mon frère Esaü, pour lui demander pardon. Rempli de ce face-à-face avec Dieu.

*                    *
   

Ephraïm reste longtemps silencieux. Puis il se lance.

- Dis, grand-père, il t’avait fait un coup tordu. Comment as-tu pu lui demander de te bénir?

- Ah, dit Jacob, embarrassé, si seulement je le savais moi-même! J’y ai beaucoup réfléchi. Peut-être était-ce parce que tout me menaçait, tout semblait se dresser contre moi. J’avais besoin de protection, j’avais besoin de la promesse de quelqu’un de grand, de fort...

- Mais pourquoi demander ça à celui que se battait contre toi? Tu aurais pu chercher de l’aide ailleurs!

- Non, celui qui te bénit ne vient pas d’ailleurs. Il est là, dans la lutte. La prière, c’est toujours un combat, un peu comme ça. Tu y affrontes ce qui t’angoisse, tu te bats contre tes peurs... Et ça peut être long jusqu’à ce que la lumière se fasse, jusqu’à ce que l’aurore te rende plus fort.

Ephraïm n’est pas encore satisfait.

- Grand-père, cette nuit-là doit t’avoir changé. Tu es devenu un autre homme? ... Mais pourquoi n’as-tu pas abandonné le nom de Jacob?

Le patriarche soupire. Il a l’impression que son petit-fils le pousse dans ses derniers retranchements.

- Ecoute, petit, ta curiosité m’épuise. Je suis vieux, tu sais. Je suis resté Jacob. J’ai changé, ça oui. Mais je n’ai jamais réussi à devenir tout à fait un autre homme. On est ce qu’on est. C’est difficile de se quitter soi-même...

- Mais alors, rien n’a vraiment changé? demande Ephraïm, visiblement déçu.

- Si, la clarté de Péniel est restée dans ma vie, même si elle ne m’a pas transformé entièrement. Elle m’a accompagné, comme une bénédiction constante. Ce matin-là, j’ai trouvé le courage d’aller à la rencontre d’Esaü. J’avais vu Dieu face-à-face, j’ai pu regarder aussi mon frère face-à-face. Mieux encore, j’ai réussi - oh, pas toujours - à me regarder moi également, face-à-face. Comme délivré de moi-même.

- Tu dis “délivré de moi-même”, mais tu boitais. N’as-tu pas souhaité, n’as-tu pas prié pour être débarrassé de ce handicap?

- Oh si, bien sûr! Mais à la longue, j’ai appris à vivre avec ce problème. C’est devenu pour moi comme un signe, une marque de la bénédiction reçue. Un nomade doit beaucoup marcher; je ne risquais pas d’oublier une telle blessure. Elle me dit que Dieu m’a touché au point névralgique. Essentiel. Moi qui ai toujours cherché à tordre les autres, me voilà tout tordu...
 

Ils sont soudain interrompus. C’est sa mère qui l’appelle:

- Ephraïm, viens, j’ai besoin que tu m’aides!

- J’arrive, maman! Mais dis-moi, grand-père, une dernière question.

- D’accord, mon enfant, une dernière...

- Grand-père, est-ce que tu crois que, moi aussi, je devrai... un jour... me battre, comme tu l’as fait?

Jacob est ému.

- Je ne sais pas, Ephraïm. Je ne le souhaite pas, mais qui sait? Nous avons tous, dans notre vie, des passages à gué, avec leurs obscurités et leurs clartés naissantes. Ni toi ni moi ne pouvons connaître le futur. Mais, quel qu’il soit, ce futur, sache une chose: celui qui t’a créé, toujours te bénira. Il ne te laissera jamais tomber.

L’enfant se lève; sa mère s’impatiente. Il regarde son aïeul, qui sourit. Il semble à Ephraïm que l’aube de Peniel, de “Dieu-face-à-face” éclaire le vieux visage qu’il aime. Il sort, songeur encore.

*                    *
   

Jacob est épuisé, mais aussi rempli d’un bonheur chaleureux. “Quel garçon, cet Ephraïm! Il faudra que je le bénisse avant de mourir.” - Et, en disant cela, il vient au patriarche une idée, comme une ultime malice: “Il aura la bénédiction de l’aîné, il passera avant Manassé!”

Et aussitôt, il pense qu’il est étrange de voir l’histoire qui se répète. Comme un signe... Lutte et bénédiction ont alterné toute sa vie... Prière, désir de changer... parfois échec! Oui, ce n’est pas facile de laisser Dieu nous transformer. Feras-tu mieux que moi, Ephraïm?

En repensant au jeune garçon, un doux sourire illumine le visage de Jacob, qui s’endort en murmurant “Amen”...

Jean-Jacques Corbaz

 
 


dimanche 21 août 2016

(Pr, Vu, FA) Ephésiens (3°): sacré mystère!

Prédication du 21 août 2016. 
"La lettre aux Ephésiens (3°): sacré mystère!"

Lectures: Ephésiens 2: 11-22; Ephésiens 6: 10-20; Matthieu 7: 1-5


La lettre aux Ephésiens entière est consacrée à parler de l’Eglise. Mais il y a un autre mot qui revient sans arrêt tout au long de l’épître: celui de mystère. Je vous propose de nous y arrêter ce matin.

Evidemment, vous connaissez assez la Bible pour savoir une chose: le sens des mots est rarement le même exactement aujourd’hui qu’il y a 2000 ans. Pour “mystère”, ça ne rate pas!

Aujourd’hui, quand on parle de mystère, on désigne des réalités que nous ne comprenons pas: pourquoi la maladie; la souffrance; la mort? Voilà des mystères par excellence en notre temps. On pourrait presque dire qu’on fait du mystère “le grand dépotoir de l’intelligence”!

Dans la lettre aux Ephésiens, le mot veut dire tout autre chose:   il est toujours employé au singulier, et en relation avec la volonté de Dieu. Pour l’auteur, le mystère, c’est cette étonnante nouvelle que le salut est ouvert aux païens autant qu’aux juifs: en Christ, crucifié et ressuscité, dorénavant tous ont accès libre au salut! Et l’épître nous donne cette belle image: en Christ crucifié, il y a comme un mur qui est tombé, qui nous met tous sur pied d’égalité face à Dieu.
   


Evidemment, aujourd’hui, ça nous étonne, que cette volonté de Dieu soit qualifiée de mystère! Depuis 2000 ans que nous l’entendons, ça n’a plus rien de surprenant. À côté de la question du mal dans le monde, le salut pour tou(te)s nous paraît d’une limpidité paradisiaque!

C’est l’occasion de réaliser à quel point le décalage est grand: pour les générations qui ont suivi celle de Jésus, la nouvelle était tellement... nouvelle, justement! Elle tranchait si fort avec tout ce qu’on avait cru savoir pendant des siècles, avec des “vérités” religieuses, considérées comme divines et sacrées! C’était un choc, vous voyez? que tous aient le même accès au salut. Un peu comme si aujourd’hui quelqu’un venait vous annoncer qu’il ne faut plus prier! Je suis sûr que nous mettrions des générations et des générations à nous y habituer... et que, pendant des siècles, nous reviendrions souvent en arrière!

Ce choc était spécialement important pour les juifs, vous imaginez. Mais, à la fin du 1er siècle après Jésus-Christ, il n’y a plus beaucoup de juifs d’origine, dans les Eglises.

Pourtant, il y a une catégorie de convertis qui sont, eux, très nombreux: il s’agit des anciens prosélytes et des anciens “craignant Dieu”. Ces deux mots compliqués désignent des païens grecs, romains ou autres, qui étaient très proches de la religion juive. Assez proches pour avoir abandonné leur ancienne foi. Mais qui ne sont pas des juifs de naissance, des “descendants d’Abraham” comme ces derniers s’appellent eux-mêmes. Les prosélytes avaient accepté la plupart des coutumes juives, des rites et des obligations, parce qu’ils avaient été conquis par le monothéisme.
   


Ce sont surtout ces prosélytes et ces “craignant Dieu” qui ont adhéré au message des apôtres, et qui ont constitué les nouvelles Eglises. Le monothéisme chrétien, débarrassé des lois juives et de certains aspects rebutants de la religion d’Israël, les intéressait davantage, eux qui de plus avaient toujours été quelque peu mis à l’écart par les scribes et les pharisiens; eux qui n’avaient jamais été traités sur un pied d’égalité par les juifs de souche.

Voilà donc ces nouveaux chrétiens pleins d’enthousiasme et de reconnaissance. Mais. Il y a un “mais”. Voire deux!

Car ils ont tendance à oublier, ces “nouveaux chrétiens sur pied d’égalité”, ils ont tendance à oublier que tous ont accès au salut de Dieu, en Jésus-Christ.

D’une part, ils négligent peu à peu d’être reconnaissants et heureux d’avoir pleinement part au cadeau de Dieu. Plus le temps passe, plus ils considèrent cela comme “normal”, presque comme un dû. Vous le savez, un privilège mille fois répété finit par nous sembler un dû. On n’apprécie plus, au sens premier: on ne voit plus la valeur du cadeau. (Et là, je me dis, mes amis, que nous pourrions bien avoir besoin d’une piqûre de rappel nous aussi, vous ne croyez pas?)
   

Le second “mais”, c’est qu’il y a, à Ephèse comme en beaucoup d’autres Eglises, à la fin du 1er siècle, il y a des nouveaux païens qui viennent s’intéresser à la foi chrétienne. Chic, c’est bien! Ça fait plaisir!

Or, vous me voyez venir? Les anciens païens devenus chrétiens depuis une ou deux générations ont de la peine à accueillir comme des égaux vraiment égaux les nouveaux convertis. Ne deviendraient-ils pas (oh, un tout petit peu...) semblables aux pharisiens, ces anciens de l’Eglise? Le mur que Christ a détruit, n’ont-ils pas tendance parfois à le rebâtir? Bien sûr, pas très haut, mais quand même...

Là encore, vous voyez, il y a peut-être quelque chose pour nous, chrétiens d’aujourd’hui, à Grandson ou à Giez? Alors que nous allons commémorer les 500 ans de la Réforme, j’aime que la lettre aux Ephésiens nous interpelle: comment faire une narcose prolongée au petit pharisien qui sommeille en nous, mais qui a trop tendance à se réveiller?

Notre épître veut (ré)expliquer à chaque génération de chrétiens que la paix donnée en Christ, sur la croix, eh bien il nous appartient de la protéger, de la nourrir, de l’abriter comme un enfant qui nous aurait été confié en adoption. Si nous ne faisons pas ces efforts-là, eh bien la paix du Christ va s’étioler; se dessécher; dépérir. Elle a besoin de nous pour grandir. Si elle ne grandit plus, elle diminue! Elle se racornit.

Voilà pourquoi il est toujours essentiel de nous regarder comme frères et soeurs les uns des autres, parfaitement égaux face au salut.

C’est cela, le mystère dont parle la lettre aux Ephésiens: cette volonté de Dieu de nous donner la paix à tou(te)s, en nous reliant les uns aux autres, inlassablement. En nous articulant, comme des membres d’un même corps. En nous réconciliant, entre soeurs et frères. Tout cela, à travers nos gestes humains, inspirés par son Esprit Saint.
   

Pour ça, vous vous en doutez, la (bonne) volonté ne suffit pas toujours. Ce n’est vraiment pas facile, de rester en paix avec ses coreligionnaires, quand ils bousculent nos habitudes... ou au contraire quand, hem, :-) ils refusent de se laisser bousculer par nos bonnes raisons à nous, “pourtant si évidentes”!!

J’ironise un peu, excusez-moi. Mais on sait qu’il faut être drôlement blindé pour rester en relations harmonieuses quand des idées différentes nous séparent. Surtout quand ces idées différentes appartiennent au domaine religieux.

Blindé, oui, c’est le mot. Et c’est pourquoi la lettre aux Ephésiens nous donne, dans son dernier chapitre, cette belle image des armes que Dieu nous offre. Le bouclier; le casque; la cuirasse; l’armure... Je ne sais pas si vous avez remarqué? Toutes ces pièces d’équipement nous sont données, non pour attaquer, mais pour “résister aux agressions de l’adversaire”. Ce sont des armes défensives, et pas offensives. Même le glaive, car c’est une petite épée destinée à se protéger individuellement, et pas une arme militaire.

C’est Dieu lui-même, dit l'épître, qui nous arme pour résister aux forces de haine ou d’indifférence qui empoisonnent le monde; et qui pourraient aussi empoisonner l’Eglise! C’est en restant attachés à lui que nous deviendrons capables de vivre en proximité fraternelle avec les autres. En effet, si tous parlent à Dieu comme à un ami, qui pourrions-nous encore regarder comme un ennemi? Le seul ennemi, sur terre, au fond, c’est la force qui nous pousse à considérer d’autres personnes comme des ennemis!
   
Une dernière remarque. Je vous ai dit plusieurs fois que la lettre aux Ephésiens n’est pas directement de la plume de l’apôtre Paul, mais qu’il s’agit vraisemblablement d’un de ses disciples, une ou deux générations plus tard. Dans ce cas, pourquoi l’épître affirme-t-elle à deux reprises que c’est Paul qui l’a écrite?

Il faut savoir d’abord que le procédé est très courant dans l’antiquité. À l’époque, on place souvent les oeuvres d’une personne anonyme sous l’autorité d’une célébrité. D’abord pour donner à ces oeuvres plus de poids et d’audience; mais aussi pour marquer une sorte de filiation entre la célébrité et l’auteur réel. Un peu comme les dessins animés de Walt Disney: ils sont nés d’une multitude d’artistes différents, mais qui tous travaillent dans la continuation du maître.

Pour simplifier, je dirais que Paul n’est sans doute pas le père de l’épître, mais qu’il en est assurément l’aïeul, soit celui qui lui donne son nom de famille! Je parlais d’ailleurs, dimanche dernier, de la lettre aux Ephésiens comme d’un pot-pourri des “best-sellers” de Paul!

Mais il y a encore une autre raison à cette double mention de l’apôtre, qualifié à plusieurs reprises dans la lettre de “prisonnier de Jésus-Christ pour vous, les non-juifs”. En effet, tous savent à quel point Paul a lutté pour que les Eglises accueillent les païens en égaux. Cela a été le combat de sa vie. Et il a souffert à cause de cette lutte; il a été emprisonné; fouetté; persécuté. Il y a même laissé sa peau. Et cela sans jamais perdre courage ni se plaindre!

Alors vous comprenez mieux ce que l’épître nous dit, ainsi: tout ce qu’elle nous demande comme efforts pour vivre en paix, pour éviter de rebâtir des murs de haine ou de rancune, eh bien Paul l’a vécu dans sa chair. Comme avant lui Jésus-Christ. C’est cela, le don de Dieu, les armes qu’il nous offre: c’est du solide, du vécu, du concret. Ça transforme ma vie comme ça a transformé avant moi celles de Paul et de Jésus. Et comme ça transformera après moi celles des chrétiens des siècles suivants, et ainsi de suite, à l’infini!
  
 

Il nous faut conclure, sur ce thème du mystère. En (re)lisant la lettre aux Ephésiens, puissions-nous méditer et approfondir sans cesse qu’il y a des sujets d’étonnement et d’incompréhension plus grands encore que les questions du mal, de la souffrance, de l’injustice et de la mort... Ce qui est déjà extra gratiné, je vous le concède!

Essayons, avec l’apôtre Paul et ses successeurs spirituels, de laisser résonner en nous ces interrogations immenses:

- le mystère de mon propre salut, que Dieu m’aime et me sauve tel que je suis;

- et le mystère du salut des autres, même des très différents de moi, que Dieu les aime et les sauve tels qu’ils sont, eux aussi;

- et le mystère encore plus insondable que, de tous ces amours et de tous ces pardons, Dieu travaille pour faire naître une communauté harmonieuse et pacifique, qui sache, au milieu des désaccords, se sourire et toujours se tendre la main avec respect!

- Tout ça avec notre participation, bien sûr! Vaste programme... Car ça ne va s’achever en un jour!

Dites, on s’y met quand?

Hem: mystère!!

Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz   



dimanche 14 août 2016

(Ci, FA) Le mystère de Dieu

 
Ce que nous comprenons des paroles de Dieu, c'est beaucoup moins que ce qui nous échappe...

Ses paroles sont comme une source où chacun peut se désaltérer, mais que personne ne peut épuiser...

Réjouis-toi donc d'avoir pu apaiser ta soif, mais ne te désole pas que la richesse de la source te dépasse.

Ne t'attriste surtout pas d'être incapable d'épuiser cette richesse: mieux vaut que la source étanche ta soif plutôt que ce soit ta soif qui épuise la source.

Si elle n'est pas tarie, tu pourras y boire encore, chaque fois que tu auras soif. Mais si, en te rassasiant, tu épuisais la source, ta victoire deviendrait ton malheur!

Remercie pour ce que tu as reçu, et ne t'en fais pas pour ce qui n'est pas utilisé. Dieu a truffé sa parole de richesses multiples, pour que chacun puisse y contempler un trésor, selon ce qu'il aime...


                                                                                                             D'après Saint Ephrem de Nisibe 



(Pr, Vu, FA) La lettre aux Ephésiens (2°): sacrée purée de pois!

Prédication du 14 août 

"La lettre aux Ephésiens (2°): sacrée purée de (châtaignes) pois!"

 

Ephésiens 1: 17-23; Ephésiens 2: 7-10; Ephésiens 5: 1-2; Jean 13: 1-5


Je disais, dimanche passé, que la lettre aux Ephésiens est terriblement rebutante au premier abord. J’en arrivais à penser qu’il faut être un peu inconscient, dans l’Eglise, pour donner une bible à nos jeunes catéchumènes ou à nos mariés, qui souvent n’ont pas beaucoup d’outils pour comprendre de tels passages dans leur contexte...

Ça nous pose la question: pourquoi Dieu nous parle-t-il de manière aussi obscure? Serait-il un brin sadique? Ou farceur? Est-ce qu’il se plairait à jouer à cache-cache?
   


Vous connaissez probablement quelques éléments de réponse à cette interrogation: s’il est impossible d’expliquer simplement la transcendance, cela tient d’abord au fait que Dieu nous dépasse d’une distance infinie! Face à lui, face à ses mystères, nous sommes plus désarmés qu’un homme des cavernes devant un ordinateur; nous sommes plus petits qu’une mouche face à un être humain.

Expliquer Dieu à une personne d’intelligence moyenne comme vous et moi, c’est aussi ardu que de sensibiliser une souris à la nécessité de la recherche médicale!

Mais je m’égare un peu. Et c’est d’ailleurs ce qui nous permettra de saisir un second élément de réponse à nos pourquoi. Et, du coup, de mieux réaliser comment fonctionne la lettre aux Ephésiens.

Car cette lettre n’est pas un traité méthodique, comme par exemple l’épître aux Romains. Elle n’est pas un écrit composé tranquillement dans un bureau et bien structuré. Non, c’est plutôt une prédication plus ou moins improvisée, à partir d’éléments bien connus. Un peu comme une improvisation en jazz, qui développe des thèmes précis, mais qui les agence, les oriente, les anime selon la fantaisie du moment.
   


L’auteur de la lettre aux Ephésiens, probablement un disciple de Paul, une ou deux générations après l’apôtre, improvise donc. C’est presque un pot-pourri des “best-sellers” de Paul, de ses versets les plus connus. Avec juste un point commun pour les accrocher l’un à l’autre, comme des wagons... ou comme la comptine de notre enfance: “J’en ai marre, marabout, bout de ficelle, selle de cheval...”.

Donc, l’obscurité de notre épître vient de la manière dont elle a été composée (soit, en termes savants, de son genre littéraire). C’est un pasteur qui prêche; et, comme tout pasteur, il a de la peine à garder le fil!

Et c’est ce qui explique, d’ailleurs, la tragique mésaventure du fameux verset que même les incroyants connaissent par coeur. Je veux parler de “Femmes, soyez soumises à vos maris”.

En effet, l’auteur de la lettre aux Ephésiens développe une longue réflexion sur l’Eglise. Dans ce mouvement, il reprend le thème de la réconciliation et de l’humilité nécessaires entre croyants (dont nous avons parlé dimanche passé). Et là, trait de génie, il dit: “Soumettez-vous les uns aux autres, à cause du Christ”.

Puis, pour faire comprendre le sens de cette soumission, il donne des exemples bien connus à l’époque: les femmes à leur mari; les esclaves à leur maître; les enfants à leurs parents... Ce ne sont pas des commandements qui seraient au centre de la réflexion; c’est un constat destiné à éclairer le sujet. Et le sujet, c’est toujours l’Eglise, et la soumission réciproque initiée par le Christ.

Savez-vous, entre parenthèses, que le mot Eglise revient neuf fois dans la lettre aux Ephésiens, et que sur ces neuf, six sont contenus dans le seul paragraphe sur les rapports entre femmes et maris?

Alors, avant de refermer la parenthèse, je vous en supplie, cessons de lire ces mots sur les épouses comme l’expression d’une volonté de Dieu, alors que ce ne sont que des comparaisons basées sur la vie de l’époque; des exemples dont le but est de faire comprendre un peu du mystère de l’Eglise, un peu du mystère de Dieu.
   

Bon. Lettre obscure... pot-pourri... mal ficelé... Vous me direz que tout cela ne vous avance pas beaucoup, pour mieux saisir ces relations mystérieuses entre Dieu et nous. Alors, écoutez bien: ce ne sont pas des maladresses, qui défigureraient le message. Non, c’est voulu!

Je veux dire: c’est la meilleure manière que Dieu puisse utiliser, pour se dire un peu à nos esprits limités. Car le Créateur majuscule ne peut pas être décrit dans une construction logique pour les humains. C’est impossible. Il nous échappera toujours, largement!

Alors, ce discours un peu fouillis nous parle, en lui-même. Il nous raconte une espèce d’histoire sur le mystère de Dieu. Ce mystère que personne ici-bas ne pourra percer clairement, mais que nous sommes appelés à approcher, toujours mieux. Mais humblement, modestement. Mais pas à pas.

Pour comprendre la transcendance de Dieu, nous sommes donc comme des marcheurs en montagne, qui tâtonnent dans un épais brouillard. Et parfois (merci!), la purée de pois se lève un peu, et on profite de vite faire le point, voir où on est, et où s’avancer; jouir de la vue... Mais déjà la grisaille revient, s’épaissit, et nous reprenons nos tâtonnements, juste éclairés par la brève embellie de tout-à-l’heure.
  
 

Puisque tout dans la lettre aux Ephésiens tourne autour de l’Eglise, corps du Christ, voyons ce que donne cette manière de raconter Dieu sur ce thème précis. L’épître développe plusieurs images (accrochez-vous, c’est étonnant).

D’abord, la lettre aux Ephésiens affirme que le Ressuscité est la tête de ce corps, et nous les membres.

Ensuite, on nous dit Dieu a tout mis sous les pieds du Christ. Tout, c’est-à-dire ce monde où nous vivons, et le monde à venir. Nous sommes donc à la fois dans le corps et sous ses pieds!

Mais ce n’est pas fini. À l’instar de l’évangile de Jean, que nous venons d’entendre, ou de la lettre aux Philippiens, notre épître nous dit que le Christ se place sous nos pieds, pour nous servir, comme le dernier des esclaves...

Essayez de vous représenter tout ça: bonne gymnastique! C’est impossible, en une seule image. Rien qu’avec cette métaphore du corps, il faut trois représentations différentes pour décrire les relations entre Christ et l’Eglise.

Et cette multiplicité est nécessaire pour ne pas trop simplifier, et caricaturer Dieu. Pour nous éviter de croire qu’une seule image pourrait refléter fidèlement les subtiles nuances du Créateur.

Trois images pour décrire Dieu, qui est “Trin”, soit Père, Fils et Saint-Esprit! Dieu, qui est à la fois la tête de l’Eglise;  et en même temps dans son corps; et également, en Jésus abaissé, qui est sous ses pieds!

Et justement, dit l’épître, puisqu’il s’est mis sous nous: alors, mettons-nous sous les autres. Donc “sous-mettons”-nous aux autres!

C’est dans ce sens que la lettre aux Ephésiens ose dire ces deux mots effarants (et j’espère que vous avez sursauté en les entendant tout-à-l’heure); ces deux mots effarants: “Imitez Dieu”!

Donc non pas devenir parfaits, ou capables de tout connaître, ou de régner partout, non. Mais: comme Dieu s’est placé sous les pieds des hommes, par amour, pour les servir, alors vous aussi! Travaillez à créer avec les autres des relations qui s’inspirent de Lui, et qui s’accordent sur Lui.

Mais attention: ne faites pas de la soumission un ordre moral ou un absolu, bien entendu! La soumission sans amour, c’est une déviance, ça ne vaut pas un clou!

Vous voyez que rien n’est simple, et que le brouillard submerge souvent nos esprits limités.

Pourtant, avant de succomber au découragement, redisons-nous le plus souvent possible: il ne nous est pas demandé de décrypter les mystères de Dieu, et de tous les comprendre; il nous est demandé d’y progresser avec confiance, sachant que, même dans la purée de pois la plus épaisse, nous ne sommes jamais perdus.

Nous ne sommes jamais perdus parce que Dieu nous a sauvés, en Jésus; nous ne sommes jamais perdus parce que Dieu nous a trouvés, en Jésus, et qu’il nous conduit, mystérieusement, par son amour, au port où nous serons en pleine sécurité.

“Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu”, précise la lettre aux Ephésiens.

Au fond, cette épître nous invite, je crois, à penser à la vie et à Dieu comme notre promeneur en montagne qui, une fois rentré au chalet, revoit toute sa marche dans la “peuffe” et dit mystérieusement “merci” d’être arrivé sans accident.
   

On m’objectera que, dans la vie chrétienne, nous ne sommes pas encore au bout du chemin.

Mais pourtant, le Nouveau Testament nous assure que Jésus Christ a déjà remporté la victoire, pour nous; et que nous sommes en absolue sécurité. Déjà!

Encore un mystère, impossible à saisir! Bien sûr! Nous sommes à la fois en marche, et à la fois à l’abri de tout danger, dans la Maison du Père.

Pas besoin de tout comprendre. Juste de dire “merci” et... “amen”!


--> dimanche prochain, troisième épisode, pour approfondir la question du mystère: qui est Dieu, quel est son plan pour nous? 
                  


Jean-Jacques Corbaz