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vendredi 2 décembre 2016

(Bi, Ci, Ré) «Valeurs chrétiennes» et identité suisse, attention danger!


«Valeurs chrétiennes» et identité suisse, attention danger!

 

Protestinfo propose régulièrement des éditos rédigés par des membres des rédactions de Médias-pro.
Noriane Rapin, stagiaire, revient sur la notion de «valeurs chrétiennes» dans le débat public ces derniers mois.



 

Photo: Femme musulmane en prière au bord du lac, à Genève.
Diegofornero CC(by-nc-sa)

 

Ce mois de novembre aura eu le mérite de nous montrer ce que signifiaient les valeurs chrétiennes pour l’Occident d’aujourd’hui. Edifiant! Donald Trump, aux Etats-Unis, s’est ouvertement opposé à l’immigration des musulmans tout en promettant, paradoxalement, de défendre la liberté religieuse. François Fillon, en France, a remporté les primaires de droite: totalement inattendue, cette victoire s’explique sans doute par ses prises de position conservatrices ainsi que par son engagement à défendre la famille, à exercer une autorité stricte sur les musulmans… et à respecter l’Eglise catholique.

 

En Suisse, un sondage mené pour Le Matin dimanche et la Sonntagszeitung a récemment révélé que pour 80% des Suisses, les valeurs chrétiennes font partie de l’identité de ce pays. On apprend plus loin qu’environ 60% des sondés considèrent que l’islam n'appartient pas à la Suisse et refuseraient que cette religion soit officiellement reconnue au même titre que le christianisme et le judaïsme. En d’autres termes, pour une majorité appréciable de nos concitoyens (et pour les ¾ de ceux qui ont plébiscité les valeurs chrétiennes helvètes), quand on est suisse, on est chrétien et pas musulman.

 

Mais n’allez surtout pas croire que les valeurs chrétiennes sont celles qui sont défendues par les Eglises, pauvres insensés! L’UDC, qui selon le sondage compte un nombre écrasant de loyaux chrétiens, vilipendait dans son programme 2011-2015 «les prises de position unilatérales et gauchisantes des fonctionnaires ecclésiastiques», tout comme «l’attitude couarde et intimidée de certains (…) représentants de l’Eglise». Un constat que ne devrait pas renier Gerhard Pfister, président du PDC, qui affirmait cet automne que «l’islam n’appartient pas à la Suisse» en réponse à Angela Merkel qui avait eu la sacrilège outrecuidance de prétendre le contraire pour l’Allemagne. Si ce Monsieur souhaite manifestement lever le doute sur la signification de la dernière lettre de l’acronyme de son parti, sa position ne concorde à ma connaissance avec aucune déclaration officielle des autorités catholiques.

 

Permettez-moi maintenant quelques considérations personnelles, puisqu’en tant que théologienne, j’ai une vague connaissance du dossier (malgré mon engagement dans une Eglise, ce qui dénote certainement ma couardise...). Il est totalement banal de rejeter la dernière vague d’immigration, aussi pour des motifs religieux. 80% des Suisses revendiquent des valeurs chrétiennes, très bien, mais combien d’entre eux s’en sont souvenus au moment où on leur demandait leur avis sur la présence de l’islam en Suisse? Quelle ironie que les gardiens autoproclamés de ces valeurs contestent les Eglises, pourtant dépositaire de la foi chrétienne et bénéficiant d’une expertise pluriséculaire. Or la religion chrétienne se pervertit gravement lorsqu’elle devient, malgré les protestations des croyants, un critère pour définir une identité nationale et qui doit en être exclue, car c’est bien de cela qu’il s’agit en l’occurrence.

 

Mais peut-on vraiment parler de valeurs chrétiennes sans évoquer l’hospitalité? Non, à moins de réécrire des pans entiers de la Bible. «J’étais étranger et vous m’avez accueilli», dit Jésus (Matthieu 25,35). Une chimère de gauchiste, dites-vous? Non plus. Notre pays s’est construit grâce aux réfugiés: les huguenots, par exemple, ont amené en Suisse leur savoir-faire en matière de mécanique, ce qui a permis de développer l’horlogerie. Plus récemment, les immigrés italiens, portugais et espagnols ont largement contribué à l’essor de notre économie. Et c’est encore sans compter la tradition humanitaire de la Suisse! De même, peut-on parler de valeurs chrétiennes sans évoquer l’humilité, le refus de la fatalité ou l’amour du service? Non, non et encore non!

 

C’est étrange, j’ai beau être chrétienne et pratiquante, il ne me viendrait jamais à l’idée que l’Islam, en la personne des musulmans de Suisse, puisse constituer une menace pour ma propre pratique religieuse ou pour certains acquis (telles la liberté de conscience ou l’égalité supposée des sexes). Il va bien falloir se faire à l’idée que la majorité des musulmans de ce pays ont la nationalité suisse ou vont l’obtenir. L’islam appartient donc de fait à la Suisse, qu’on le veuille ou non, et la seule question qu’il convient de se poser, c’est: «Comment va-t-on vivre ensemble le mieux possible?»

 

Chers compatriotes, je vous assure que ni l’islam, ni l’athéisme, ni aucune autre religion ne menacent les valeurs chrétiennes: seuls les chrétiens peuvent les corrompre, en trahissant cet héritage, en méprisant leur tradition spirituelle et en cédant à la peur de l’inconnu.

Noriane Rapin


jeudi 1 décembre 2016

dimanche 20 novembre 2016

(Li) Gospel Go Down adapté en français




Go Down

1.    When Israel was in Egypt's land, let my people go,
Oppressed so hard they could not stand, let my people go,
Go down, Moses, 'way down in Egypt's land,
Tell old Pharaoh:  let my people go!

2.    Là-bas mon peuple est enchaîné – chante liberté!
Travaille et meurt à coups de fouet – chante liberté!
Tu vas, berger, chanter la liberté,
Cours là-bas, crie pour moi: Dieu vient vous sauver!

3.    Vos yeux, vos fronts vont se lever – chante liberté!
Vos chaînes partir en fumée – chante liberté!
Tu vas, berger, chanter la liberté,
Cours là-bas, crie pour moi: Dieu vient vous sauver!

4.    Un jour, l'espoir sera vainqueur – chante liberté!
Dieu chassera la mort, la peur – chante liberté!
Tu vas, berger, chanter la liberté,
Cours là-bas, crie pour moi: Dieu vient vous sauver!


                                             Musique: negro spiritual traditionnel
                                             Paroles 1: negro spiritual traditionnel
                                             Paroles 2-4: JJ Corbaz


dimanche 30 octobre 2016

(Pr) L'arme de reconstruction massive

Prédication du 30 octobre  -  "L’évangile au Far West"

Lectures: Matthieu 28, 16-20; Jean 15: 11-15; Jean 3, 16-17


Un vieil arabe était parti pour le Far West - je veux dire qu’il avait émigré aux USA... Un jour de printemps, il veut planter des pommes-de-terre dans son jardin. Mais zut, le sol est trop dur, et ses bras n’ont plus assez de force... Alors il envoie un e-mail à son fils, qui est resté au pays. Il lui écrit: “Si tu étais ici, tu pourrais labourer pour moi!”

Le fils lui répond aussitôt, par courriel également: “Papa, surtout, ne touche pas au jardin, c’est beaucoup trop dangereux, avec ce que j’y ai caché!”

Deux heures plus tard, voilà que la police débarque, avec la CIA et l’armée... Ils envahissent le jardin de notre homme avec des machines, des outils, des chiens... Ils retournent le sol de fond en comble... mais ils ne trouvent rien.

Le lendemain, le fils envoie un nouveau courriel à son père: “Maintenant, papa, tu peux planter tes pommes-de-terre: le sol doit être parfaitement labouré!”
   


J’aime cette histoire parce qu’elle me parle de Dieu et de nous! Je me dis que c’est un peu ainsi que Dieu travaille, dans notre monde, pour défricher et cultiver son jardin. Pour faire germer chez nous des relations plus humaines, plus amicales et solidaires. Pour venir en aide à celles et ceux qui en ont besoin. Pour que nous nous respections mieux les uns les autres.

Lui, il n’a pas d’autres mains que les nôtres pour lutter contre le mal, alors, il nous embauche! Il nous utilise, parfois de manière inattendue, comme le fils de notre histoire utilise la police américaine!

C’est ainsi en tout cas que Jésus a conquis le Far West, l’Ouest sauvage de son temps; c’est-à-dire l’Empire romain. Son Père du Ciel n’ayant pas de bras pour répandre l’évangile en Europe, le Fils a mis en route des hommes - et même des femmes, ce qui était un scandale pour l’époque. On les appelle apôtres, ce sont Paul, Barnabas, Pierre, Silas... Des gens comme vous et moi!

Bien sûr, ils ne cherchaient pas des bombes, ni des armes de destruction massive. Au contraire: ils portaient sur eux une espèce d’”arme de reconstruction massive”! Ils ont traversé les contrôles aux frontières, les détecteurs des aéroports (euh, j’adapte, bien sûr!), tout ça sans se faire stopper.

Car cette arme de reconstruction massive, vous l’avez deviné, c’est le pardon de Dieu! C’est son message étonnant: le Créateur veut le bien-être de chacun(e), sa liberté, sa paix!

   


Oh, je sais ce que pensent quelques-uns, en entendant ce discours. Ils ou elles ont trop souffert d’une religion rigide, intolérante... jugeante... Une religion qui semblait se complaire à culpabiliser l’humanité.

Ces personnes se disent, en entendant mes paroles: “Où est le piège? Où est-ce que le carcan bondieusard va se refermer?” - Un peu comme quand nous recevons des mess@ges nous annonçant que nous avons gagné à la superloterie du million! Forcément, y a un hic, c’est un attrape-gogo!

Pour les loteries publicitaires, c’est vrai. Mais pas pour l’évangile! Dieu ne veut pas nous avoir! Il ne rêve que de nous rendre la vie plus belle.

Ce sont des textes religieux antérieurs, comme certains dans l’Ancien Testament (AT), qui jouaient sur la peur et la culpabilité. Ceux du Nouveau Testament ont opéré une révolution copernicienne (si j’ose dire!): ce n’est plus “Dieu au centre, et l’être humain à son service”. Mais c’est “l’être humain au centre, et Dieu à son service”. Relisez les évangiles! Voyez les paroles de Jésus lui-même: c’est lui qui se présente comme notre serviteur, et pas l’inverse!

Malheureusement, vous le savez bien, les responsables religieux sont souvent tentés par le pouvoir. Manipuler les foules. Jouer le jeu des puissants. Tant de dignitaires, chrétiens aussi, ont surfé sur ces vagues, accusateurs, prêchant un Dieu qui comptabiliserait nos fautes et nous punirait.

Encore une fois, ce n’est pas ainsi que Jésus nous invite à croire. Et c’est pour cela que son message est une réelle libération. Si je place ma confiance dans ce gaillard étonnant, qui a préféré mourir plutôt que de laisser Dieu me punir, alors, je n’aurai plus peur d’aucun prophète de malheur; je ne me laisserai plus aliéner par des menaces, ni pour le vin d’ici, ni pour l’eau de là!!

   


Et à propos de flotte, est-ce que vous voyez la relation de tout ça avec le baptême?

Pour moi, le rapport, il est ici: l’eau reçue ce matin par Kyrian, comme par chaque personne baptisée, eh bien cette eau est un symbole de ce qui lave et de ce qui fait vivre.

Quand je demande à des enfants à quoi sert l’eau, “tu l’utilises pour faire quoi?”, eh bien, ils me répondent qu’ils l’emploient pour se laver; et pour boire.

Et c’est exactement le symbole du baptême. L’eau qui lave, c’est la promesse de Dieu de toujours enlever les salissures de nos vies, celles qui pourraient nous faire croire que nous ne sommes pas dignes d’être aimés, par Jésus ou par les autres. Comme l’eau nettoie la saleté, de même le baptême nous assure que toujours, Dieu nous aime pleinement, sans qu’aucune impureté ne nous sépare de lui. Allez, on va le dire en anglais, ce sera plus rigolo: le baptême nous dit “God loves you”, donc Dieu te lave... euh, je veux dire: Dieu t’aime! Baptême = Dieu t’aime!

Après l’eau qui lave, il y a celle qui fait vivre. On emploie l’eau pour boire, me disent les enfants. Et c’est tout à fait vrai: tous les êtres vivants, les plantes comme les animaux, tous ont besoin d’eau pour vivre. Sans eau, on se dessèche. Comme chantait Gilbert Bécaud: “L’important, ça s’arrose”!
   


Le baptême est donc aussi une promesse de vie. Par l’eau versée sur le front de Kyrian, nous lui disons que le Créateur a pour lui un projet. Un projet de vie belle et heureuse, tout comme une plante pourra s’épanouir si tu l’arroses. Pour Kyrian, et pour chaque personne sur terre!

Baptême = Dieu t’aime. Mais souvenez-vous de ma petite histoire d’arabe et de CIA. Pour nous aimer, pour dire sa passion à chacun(e), pour nous aider à vivre heureux et libres, eh bien Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres. Donc, il a besoin de nous, il nous appelle à devenir ses bras, sa voix, son coeur pour faire du bien à tous. Sans nous, il reste impuissant!

Voilà. Vous avez donc compris que la conquête du Far West n’est de loin pas terminée. Parce qu’elle dépend de nous! De notre engagement. De nos gestes d’amitié, de solidarité, de paix, pour concrétiser ceux du Créateur. Pour Kyrian, et pour tous nos enfants, et pour tous nos contemporains.

Oui, il reste du pain sur nos planches! La liberté et le respect de Jésus ont encore bien du chemin à faire, pour être tangibles et efficaces sur notre terre, à l’est comme à l’ouest - au nord comme au sud! Entre nous et en nous.

Cette progression vers le bonheur et la paix, elle est votre affaire, gens du pays! C’est votre tour de vous laisser parler d’amour!
Amen                                         
    



Jean-Jacques Corbaz  



dimanche 23 octobre 2016

(Pr) Cochons, peurs et passerelles - Prédic. du 23 octobre 2016

Lectures bibliques: Marc 4, 35-41 + Marc 5, 1-20

Quelle histoire étrange et étonnante, que celle du possédé et des cochons! Un chapitre de roman d’aventures! Pour bien comprendre ce qu’elle veut nous dire, il faut savoir deux ou trois choses. La plupart d’entre vous les connaissez sans doute, mais permettez que je les rappelle, ce matin.

D’abord, il faut savoir que les récits surnaturels, dans les évangiles, sont fréquents. Ils sont nés dans une culture où les connaissances médicales n’ont rien à voir avec celles d’aujourd’hui, évidemment. Ces histoires miraculeuses sont écrites par des gens et pour des gens qui baignent dans cette mentalité un peu magique. Alors, ne nous laissons pas arrêter par tout ce qui semble impossible ou fantastique, sinon nous passerions à côté de ce que la Bible veut nous dire. Souvenons-nous du dicton “Quand on montre la lune du doigt, le benêt regarde le doigt”. Le miracle, c’est un doigt qui désigne une réalité difficile à saisir, et c’est sur elle qu’il faut essayer de tenir notre attention.


Pour bien regarder la lune, dans ce récit, il faut savoir ensuite qu’en ce temps-là déjà, le peuple d’Israël (les Juifs) avait un sens très aiguisé du territoire: ils habitaient un pays promis par Dieu, donc considéré comme saint. Les frontières n’étaient pas seulement des découpages administratifs; c’était, bien plus, des limites fortes entre (d’une part) un sol béni par le Seigneur, et (d’autre part) des contrées dites païennes, donc sans lien avec Dieu.

Israël, au temps de Jésus, avait un autre sens très aigu: c’était la distinction entre ce qui était pur et ce qui était impur. Selon les croyances juives, des forces invisibles opposées au Seigneur, donc impures, essayaient sans arrêt d’envahir la Terre Sainte. Et il fallait absolument les contenir et les refouler, soit par des prières ou des sacrifices, soit par des rites de purification (c’est le sens premier du baptême de Jean, le Baptiste). Si vous alliez à l’étranger, ou si vous entriez en contact avec du sang ou des excréments, eh bien du coup, vous étiez considéré comme contaminé par cette impureté.

Dans ce contexte, vous imaginez qu’on ne se déplaçait à l’étranger que rarement, et au prix d’extrêmes précautions religieuses. Ce n’était donc pas vraiment l’idéal pour s’ouvrir aux autres peuples et essayer de les comprendre!

Or, dans l’évangile, surprise: on voit Jésus qui traverse sans arrêt la mer de Galilée, donc la frontière avec le territoire païen. Il voyage continuellement, à pied ou en bateau, sans craindre les forces impures, ni les reproches des prêtres ou autres chefs religieux d’Israël. On dirait qu’il veut sans cesse jeter des ponts, tisser des liens par-dessus la frontière. Entre les pays, entre les peuples. Et même à l’intérieur des gens!
  


J’ai écrit en majuscules “sans craindre les forces impures”. Car c’est exactement ici l’essentiel du message de notre épisode, dans l’évangile de Marc. Jésus se montre plus fort que la peur; et souverain face aux esprits impurs. Ni les reproches ni les craintes ne pourront l’empêcher de se rapprocher de nous, et de nous rapprocher les uns des autres!

Mais ce rapprochement ne se fait pas sans mal. Je veux dire: pas sans douleur, ni sans peur! C’est ce que souligne le premier passage de notre histoire. Car sur le lac, Jésus et ses amis se heurtent aux éléments déchaînés. La tempête! Danger de mort! Savez-vous que, pour les Juifs, la mer (la mer, pas la mère!) est la source et l’origine des esprits mauvais, et des énergies impures. Ces dernières semblent ainsi se soulever avec violence contre le Christ, comme pour se défendre par avance, comme pour l’empêcher de dresser ces passerelles dont nous parlions. Mais bien sûr c’est en vain: Jésus se montre le plus fort, il apaise la tempête!


   

À peine Jésus et ses amis ont-ils posé le pied sur le rivage qu’ils se voient à nouveau confrontés à ces forces païennes, justement: un homme, tourmenté par un esprit impur, vient vers eux, sortant d’une zone de grottes où il s’est réfugié; des grottes utilisées comme tombeaux. Vous imaginez: ça devait sentir horriblement mauvais! Le lieu impur par excellence... Cet homme passe son temps à hurler, à se lacérer le corps avec des pierres; donc à faire du mal et à faire peur, à lui-même au moins autant qu’aux autres!

Ses voisins et sa famille sont complètement impuissants face à ces tourments. La seule solution qu’ils ont trouvée, c’est de l’éloigner. À l’image des lépreux ou autres pestiférés, notre homme est tenu à distance, obligé de demeurer (je n’ose même pas dire: de vivre!) dans des lieux de mort, de pourriture. De solitude.

Quand il voit Jésus débarquer, l’homme a une attitude étrange. Ou plutôt, il a deux attitudes contradictoires, comme pour bien montrer qu’il souffre d’une séparation à l’intérieur de lui-même. D’une part, il court vers le Christ et s’agenouille devant lui! Mais d’autre part, il lui dit en substance: “Fiche-moi la paix! Laisse-moi tranquille!”... L’homme tourmenté supplie Jésus de ne pas le tourmenter! Jésus.

Mais celui-ci, nous le disions, veut sans arrêt jeter des ponts, tisser des liens par-dessus la frontière. Entre les pays, les peuples. Et même à l’intérieur des gens! “Quel est ton nom?”. “Moi? Mais c’est Légion; parce qu’un armée de forces agressives m’habite. Un régiment de semeurs de mort m’agite”.
   


Alors, Jésus va raccommoder notre homme. L’unifier. Le pacifier. Les énergies impures qui le possèdent vont devoir le quitter; le libérer. Ou: l’acquitter! - comme on gracie un accusé reconnu innocent. Mais: où vont-elles aller? En effet, on croyait à l’époque que les esprits mauvais, s’ils étaient chassés, devaient chercher asile chez un autre être vivant. C’est pour ça qu’ils supplient le Christ de ne pas les faire sortir du pays. Sans doute perdraient-ils de leur pouvoir, au-delà de la frontière.

Alors, Jésus les prend au mot. Il leur permet d’aller posséder un troupeau de cochons (clin d’oeil: vous savez que, pour les Juifs, les porcs sont considérés comme impurs!). Et ce sont les cochons qui vont quitter le pays, dans un gigantesque mouvement de terreur panique. Ils se précipitent dans la mer. La mer, source et origine de tous les esprits mauvais. Comme un retour à l’expéditeur, en somme!
   


Vous l’avez remarqué, il y a un sentiment qui accompagne tout notre récit, en continuo. C’est la peur. Depuis la tempête déchaînée jusqu’au possédé qui brise ses liens... Depuis les énergies impures qui craignent Jésus jusqu’aux cochons affolés... Depuis les disciples atterrés jusqu’aux villageois effrayés par la puissance du Christ... Tout le monde a peur. Sauf, bien sûr, Jésus. Car lui, c’est la Confiance majuscule. Le prince, le premier de la paix.

Celui qui ne craindra pas même le supplice de la croix, c’est auprès de lui que nous pouvons trouver la libération de nos trouilles.

La peur, on le sait, est mauvaise conseillère. Elle nous rend capables du pire, comme notre possédé. Elle nous disperse à l’intérieur de nous-même. Elle nous fait faire, ou dire, des choses complètement contradictoires. Elle nous sépare les uns des autres, et nous enferme derrière des murailles d’incompréhension. Elle nous possède, nous ne nous appartenons plus nous-mêmes. Vous connaissez tous des récits où la panique fait mille fois plus de mal que ce dont on a peur.

S’approcher de Jésus peut donc nous aider à redevenir libres face à nos terreurs. Comme les disciples sur la barque agitée par la tempête. Comme l’homme autrefois habité par “Légion”.

Mais attention, ne ratons pas l’aiguillage: car ici, trop souvent, on dérape. Vous connaissez le discours pieux qui démarrerait à partir de ces considérations: donne ton coeur au Christ, approche-toi sans cesse du Seigneur, et tu seras sauvé.

Or ce n’est pas cela que dit l’évangile. Car l’homme guéri, eh bien Jésus refuse qu’il l’accompagne: “Reste ici, auprès des tiens”. Il s’agit toujours de raccommoder, et pas de séparer. De relier, et non de quitter. Ne jamais s’approcher du Christ sans également s’approcher de ses prochains!

Vous le pressentez sans doute, pour nous guérir de nos peurs, Dieu nous appelle donc à aller les uns auprès des autres. À nous mettre en relation... ou en religion, ce qui est la même chose! S’il veut sans cesse jeter des ponts, tisser des liens par-dessus la frontière; entre les peuples; et même à l’intérieur des gens, alors ils nous invite à faire de même! Être chrétien, c’est vivre relié, non seulement avec le Ciel, mais aussi avec les humains et la terre!
   

C’est, entre autres, ce à quoi souhaite nous inviter le Conseil de notre paroisse, qui voudrait privilégier l’accueil concret entre nous, aux cultes comme dans tous les secteurs de notre communauté chrétienne. Nous pouvons transformer notre paroisse en lieu de vie spirituelle, d’échanges, de découvertes. Être Eglise ensemble, en unissant nos forces, dans cette société où nous devons parler de plus en plus fort pour être entendus; dans ce monde où nous devons nous relier plus nettement les uns aux autres pour devenir visibles et pour qu’on nous prenne au sérieux.

Dresser des passerelles entre les hommes et les femmes de ce temps. Ici, à Blonay et Saint-Légier. Jeter des ponts, tisser des liens aussi avec nos contemporains, et nos voisins, même quand ils ne sont pas intéressés par la foi chrétienne. Et c’est toute la réflexion que notre Eglise entreprend depuis quelques années dans le domaine de l’évangélisation. Stimuler le rayonnement des chrétiens d’ici, pour que les paroles du Christ, remplies de respect, de pardon et de liberté, que les paroles du Christ touchent davantage de personnes, et leur permettent d’accéder mieux à cette qualité de vie pacifiée que nous trouvons auprès de lui.
   

Ici tout près comme à travers les continents, Jésus a besoin de nous, il nous appelle à tisser sans fatigue les passerelles dont il a besoin pour vivre sa proximité bienfaisante. Il nous invite à ne jamais nous replier sur nos coutumes, nos traditions, si bonnes soient-elles, car tout seul, on s’étiole. Au contraire, sans cesse ouvrir nos portes, et nos coeurs, pour progresser ensemble dans l’humanité habitée par le Christ. Pour raccommoder les personnes, entre elles et à l’intérieur d’elles-mêmes.

Alors, pour éviter de rester barricadés par crainte des autres, rendons-nous visite! Comme ces gens qui invitent des voisins étrangers, pour qu’ils leur deviennent moins étranges. Parlons-nous, et nous verrons nos appréhensions diminuer. Mangeons ensemble, et nous découvrirons, derrière cette personne qui nous faisait peur, un frère, une soeur en Dieu.

Oui, il reste du boulot! Voyez les murs qui se dressent, depuis quelques années, en Europe, en Palestine ou en Amérique. Ou encore... mais n’allongeons pas. Plutôt: allongeons le pas! Allongeons le pour, avec Christ, franchir les frontières de nos peurs. Amen.                                         


Jean-Jacques Corbaz  


dimanche 2 octobre 2016

(Pr, Vu) Grandir en espérance... face à la mort

Quelques éléments du culte 2 10 16

Lecture: Marc 5, 21-43 raconté

(Dialogue avec les enfants)
La mort, l’avez-vous vécue? La mort d’un animal ou de quelqu’un que vous connaissez bien?
Qui est d’accord de nous en parler?
C’était comment, pour vous?

(Mettre en évidence qu’il y a beaucoup de manières différentes de réagir, face à la mort. Aucune manière n’est “bonne” ou “mauvaise”. Parce que les situations sont très différentes les unes des autres. Âge, maladie ou accident, si on s’y attend ou pas...
Et puis, il y a aussi notre relation avec Dieu et avec Jésus qui peut changer nos sentiments devant la mort...)
   


L’histoire de Jésus veut nous dire quelque chose, à propos de la mort.
Qu’est-ce qu’il veut nous dire?
Mais d’abord, une question: est-ce que Jésus est mort? Est-ce qu’il a passé par la mort?

(Mettre en évidence qu’il est mort, puis ressuscité; i.e. qu’il est réellement mort, complètement mort. Mais qu’après la mort, il vit encore. Et que, grâce à lui, nous aussi: après notre mort, nous ressusciterons).
Attention: ça n’empêche pas la mort, tout le monde doit passer par là. Mais ça nous dit qu’après la mort, il y a une autre vie qui nous est redonnée.
Attention encore: ce n’est pas une autre vie dans un autre corps, non. Après ma mort, ce sera toujours moi, Jean-Jacques. Mais il y aura une différence, c’est que tout ce qui est vieux en moi, tout ce qui est fragile ou foutu, ce sera remis à neuf!

Comment ça se passera?
Comment c’est possible?
Comment je serai?
Eh bien, ces questions, nous n’en avons pas les réponses. On ne sait pas.
Mais la seule chose qu’on sait, c’est que ce sera mille fois mieux que dans cette vie. Des millions de fois mieux, même!

C’est ce que nous dit un autre passage biblique, dans la lettre aux Corinthiens (chap. 15): après la mort, nous serons très très différents de ce que nous sommes aujourd’hui, dans cette vie. Aussi différents qu’une fleur est différente de sa graine.
Par exemple, le tournesol. Je demande à Patrick de nous montrer sur l’écran des graines de tournesol. ... 


C’est petit, ça n’est pas spécialement beau, ça n’a pas de couleurs. ...

Je demande maintenant à Patrick de nous montrer sur l’écran des fleurs de tournesol. ...   


Vous voyez la différence! C’est grand (presque plus grand que moi, parfois!); c’est coloré, c’est vivant, ça se tourne en direction de la lumière du soleil...

Eh bien, dit la Bible, ce que nous serons après la mort sera aussi différent de ce que nous sommes maintenant que la fleur du tournesol est différente de sa graine. Nous serons mille fois plus grands, plus beaux, plus colorés et vivants!

Nous resterons vivants. C’est ce que raconte aussi, en d’autres termes, cette jolie histoire d’enfant, qui sera notre conclusion:


“Isaline est venue chez son Grand-Papa, le jour de ses 7 ans. À peine arrivée, elle court au fond du jardin. Grand-Papa, lui, marche lentement à cause de ses jambes fatiguées et de ses rhumatismes. Chaque année, au moment de l’anniversaire d’Isaline, le cerisier est couvert de magnifiques fleurs blanches. C’est son arbre préféré.

Mais voilà qu’aujourd’hui, le cerisier... a disparu! Il est où?

- Ecoute, répond Grand-Papa, il est tombé. Tu sais, il était très vieux... Il est mort.

Isaline serre la main de Grand-Papa. Ils se regardent.

- Mais, fait Isaline, toi aussi, tu es très vieux. Tu vas mourir?

Elle se souvient comme elle a pleuré quand son petit chat est mort. Elle aime tant son Grand-Papa...

- S’il te plaît, Grand-Papa, ne meurs pas!

-Tout ce qui est vivant doit mourir un jour, répond le vieil homme. Même si cela rend triste. Mais tu sais, la mort est un nouveau commencement.

Déjà, Grand-Papa s’est mis à creuser le sol avec sa bêche.

- Oh, fait Isaline, regarde: un dirait un noyau de cerise!

C’est bien un noyau de cerise, fendu par le milieu. On voit un germe qui sort de cette fente.

- C’est une jeune pousse en train de s’enraciner dans le sol, explique Grand-Papa. Elle va grandir, et devenir un nouveau cerisier. Dans quelques années, l’arbre fleurira et donnera de belles cerises noires.

Isaline sourit, un peu consolée:

- On va le replanter, Grand-Papa?"


Amen.


  




(Pour les adultes)

Notre thème dit “Grandir en espérance”.
Il ne s’agit donc pas seulement de se consoler de la mort et d’attendre les bras croisés la résurrection des boutons de guêtres...
Il s’agit de laisser l’espérance travailler en nous pour nous transformer.

Pour nous aider à comprendre comment “Grandir en espérance”, écoutez cette histoire. Elle est pour les adultes, mais c’est un conte, et les enfants peuvent l’écouter aussi, ils y trouveront sûrement du plaisir!

Il était une fois deux jeunes filles. Et, comme dans tous les contes, ces deux jeunes filles n’avaient qu’un seul rêve: elles attendaient le Prince Charmant!
L’une s’appelait Delphine, et l’autre Barbara.


Or, un jour, elles reçoivent un message: “Tenez-vous prêtes, leur dit ce message, ce soir, le Prince vous invite à une fête. Il va venir vous chercher.”


-Oh, dit Delphine, c’est merveilleux! Le Prince m’invite! Peut-être qu’il me trouve belle, peut-être qu’il m’aime!
-Oui, fait Barbara. Mais quand va-t-il venir? Il aurait pu le préciser. Et puis, qu’est-ce que je vais faire, en attendant?


Delphine se prépare. Elle met sa plus belle robe. Ensuite, de la joie déjà plein le coeur, elle fait du feu dans la cheminée. Mmmmmh, c’est bon!
Barbara, elle s’inquiète: sa coiffure ne va pas, elle recommence. Et puis, c’est sa robe, qu’elle décide de changer. Mais l’autre n’est pas assez bien non plus...


Delphine, près du feu, voit tout à coup une... une araignée. D’habitude, elle en a peur. Mais ce soir, toute à la promesse de la fête, elle la regarde autrement. Mais c’est joli, une araignée! Elle a plein de reflets de toutes les couleurs, comme les flammes dans la cheminée.


Soudain, un grand brouhaha vient du dehors. Une troupe joyeuse de jeunes gens et de jeunes filles passe tout près. Delphine sort: “Ohé, leur crie-t-elle, venez chez nous, il y a du feu, il fait bon!”
Les jeunes entrent. “Barbara, tu viens?”
-Non, répond la soeur, je veux rester à la fenêtre, je dois guetter le Prince, quand il arrivera.


Delphine, avec ses nouveaux amis, s’amuse et danse toute la nuit. Et, au matin, elle reconnaît, juste à côté d’elle... oui, elle reconnaît le Prince, qui a enlevé son déguisement. Il a fêté toute la nuit, avec elle!!
Pendant ce temps, Barbara, triste, déçue, s’est endormie à sa fenêtre: pour elle, le Prince n’est pas venu.

   


J’aime ce conte, qui nous parle de l’espérance. Et de l’impact de nos espérances sur notre vie.
Ce que nous attendons (que ce soit l’Amour, ou la Paix, ou la réussite, peu importe), ce que nous attendons, nous pouvons, comme Delphine, commencer à le réaliser. Nous pouvons l’anticiper. Elle allume du feu; elle regarde l’araignée avec bonheur; elle invite les jeunes qui passent... La promesse du Prince la met en route, et cela changera sa vie.
Barbara, au contraire, attend de manière négative. Irritée par l’annonce imprécise, elle finira par passer à côté de la fête.

Voilà, chers amis. Voilà comment Dieu veut nous transformer, nous faire grandir par l’espérance qu’il nous offre, en Jésus Christ.
Puissions-nous, nous aussi, connaître et vivre, du dedans, le Bonheur que nous propose son espérance.
Amen


  Jean-Jacques Corbaz  



dimanche 25 septembre 2016

(Pr, Vu, SB, FA) L'épée de Jésus et celle de Charlemagne

Prédication du 25 septembre 2016

"Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée”
 


Lectures: Matthieu 10, 32-39; Matthieu 12, 46-50; Jean 14, 26-27
 
C'est comme une fois, y avait un jeune pasteur, très sûr de lui, qui donnait son premier culte au village. À la sortie, le vieux régent le prend à part: "M. le ministre, dit-il, votre prédication m'a fait penser à l'épée de Charlemagne." 

- "L'épée de Charlemagne? pense le jeune pasteur, tout guilleret; elle était incisive, puissante! Etincelante! Victorieuse!!" 
- "Non, dit le vieux maître; votre sermon était comme l'épée: long et plat!"

 

 
C'est ainsi que les mots ne veulent pas toujours dire la même chose pour chacun(e). Ils font naître parfois des sentiments très différents selon les circonstances... Donc, attention: une épée peut en cacher une autre!

C'est tout spécialement vrai de ce passage mystérieux de l'évangile, une histoire d'épée, justement: "N'allez pas croire que je suis venu apporter la paix sur terre, dit Jésus; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée!"

Ce verset a troublé bien des chrétiens. Est-ce qu'il encouragerait la guerre sainte, comme chez les musulmans (soit imposer sa religion par la violence)? Est-ce qu'il nous inviterait à rechercher les conflits dans nos familles, avec nos proches? Malheureusement, la traduction en français courant semble aller dans ce sens, puisqu'elle rend "épée" par "combat".

Cette interprétation heurte tout ce qu'on croit savoir de l'évangile. On nous a toujours dit que le Nouveau Testament encourage la paix, la douceur, la concorde; mais pas l'agression ou le conflit!

Mais. Appeler au combat, est-ce que c'est vraiment ce que ce passage veut nous dire? Est-ce qu'il nous invite réellement à nous opposer à nos parents, à nos enfants, à nos proches? Pour ma part, je crois fermement que non.

Pour bien comprendre ces paroles de l'évangile, il faudrait davantage qu'une prédication de 15 minutes, bien sûr. Pour tâcher d'aller à l'essentiel, je vous propose ces quatre remarques:

(1°) D'abord, le mot grec qu'on traduit par épée, ou glaive. En version originale, c'est "machaira". Et une "machaira", c'est d'abord et surtout un grand couteau; un coutelas. Une "machaira", c'est l'instrument du boucher, celui aussi du chirurgien, et du chef de famille, à table.

Une "machaira", c'est également le couteau utilisé pour les sacrifices, chez les Juifs. On emploie ce mot encore pour la serpe du jardinier, pour l'outil qui sert à élaguer les arbres; et pour le rasoir, le ciseau, le sécateur... Bref, tout ce qui coupe, qui tranche et qui sépare. C'est seulement dans un sens figuré que "machaira" désigne une arme. Mais il ne s'agit jamais alors d'une arme de guerre; uniquement d'un petit sabre que les hommes portaient pour se défendre, en cas d'embuscade. À peu près comme celui-ci:
   


En résumé, "machaira", ça peut être un couteau, un ciseau, un scalpel; une dague ou un poignard; ça peut être un tranchoir, une lame, un coutelas, un rasoir; un sécateur, une hache, une machette; ça peut être une serpe, une faucille, ou un bistouri... Mais jamais une arme d'attaque, de guerre. Si vous devez traduire "machaira", n'utilisez donc pas un terme militaire. Trouvez plutôt un mot qui évoque le fait de trancher, de séparer. - Et pas celui de tuer!

"Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la coupure, mais la rupture" devrait-on traduire. "Oui, je suis venu, poursuit Jésus au verset 35, je suis venu séparer l'homme de son père, la fille de sa mère...". L'enchaînement devient alors plus clair: la venue du Christ au milieu de nous a pour effet de nous séparer en deux camps (c'est le sens du verbe grec: séparer en deux parties). Il y a ceux qui suivent Jésus, et les autres, ceux qui renoncent.

   


(2°) Seconde remarque. La suite du passage pose aussi problème: "celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi"... Aïe! Faudrait-il aimer son prochain, mais pas ses parents?

Evidemment non. On comprend mieux quand on consulte la note de la TOB: "le mot grec philein (aimer) n'est pas celui qui, dans les évangiles synoptiques, désigne l'amour pour Dieu et le prochain (c'est agapân); philein a ordinairement chez Matthieu un sens péjoratif: s'attacher excessivement".

Il y a donc en grec trois verbes différents pour dire "aimer":          

- "erân" pour l'amour du couple, "eros";
- agapân pour l'amour fraternel, l'affection, l'attention, l'amour pour Dieu ou son prochain;
- et philein qui veut dire s'attacher à quelqu'un ou quelque chose, et, dans l'évangile de Matthieu, toujours dans un sens négatif: un attachement nuisible, qui empêche de suivre le Christ.

Vous voyez que la langue grecque a trois mots différents pour dire "aimer"... mais un seul pour désigner une kyrielle d'armes et de couteaux!!

  


(3°) Troisième remarque: "porter sa croix". Encore une expression qu'on a tellement entendue qu'elle a fini par s'éloigner de ce qu'elle veut dire vraiment dans l'évangile. Il ne s'agit ici absolument pas de supporter des maux ou des difficultés de la vie telles que les maladies, les handicaps, les injustices ou autres. Pas du tout. Dans la bouche de Jésus, "porter sa croix", c'est le suivre sur le chemin du rejet, de l'incompréhension, des moqueries... C'est affronter, comme lui, que les hommes ne croient pas la Vérité qui nous anime. Affronter la solitude, parfois la souffrance, voire la mort par fidélité au Christ.

Ce que l'évangile veut nous dire, par ce verset, ce n'est donc pas de chercher une croix, ou des souffrances, pour mériter notre salut. En aucun cas! Mais il nous dit que la foi, la vraie, peut nous emmener très loin. Très loin dans les oppositions, les persécutions, parfois. Très loin dans les conflits, les ruptures, les séparations aussi. Ce ne sera pas toujours le cas, bien sûr. Mais notre passage nous rappelle ce risque immense de la foi.

Attention: une épée peut en cacher une autre! À l'époque où Matthieu rédige son évangile, les chrétiens sont justement en train de se séparer définitivement de la religion juive. Ils avaient toujours été considérés comme faisant partie des croyants d’Israël. Mais en ce temps-là, la cohabitation est devenue insupportable. Les deux religions se séparent, et ça ne se fait pas sans colère, sans blessures ni conflit. On comprend que, dans ce contexte de divorce religieux, la communauté matthéenne ait besoin de méditer sur le tranchant de la parole du Christ. Sur le fait que suivre Jésus, c'est risquer de se couper d'autres personnes, parfois de proches, parce qu'ils ont fait un choix différent.

Et aujourd'hui, alors que nous sortons d'une période où la foi chrétienne était presque une évidence? Aujourd'hui, où nous devons réapprendre que suivre le Christ, c'est un choix personnel aussi, et pas d'abord un fait de société; ou un héritage de famille? Aujourd'hui, où notre Eglise nous encourage à manifester plus clairement notre couleur... Aujourd'hui, n'est-il pas nécessaire de reprendre cette réflexion d'il y a plus de 1900 ans, pour ne pas oublier que suivre Jésus peut être une aventure dangereuse - et qui risque de nous séparer d'autres personnes? Un choix personnel à faire, à refaire sans cesse, pour continuer d'avancer sur les pas de Dieu tracés sur notre terre?

Le risque de la foi. Croire en Christ aujourd'hui n'a plus grand-chose à voir avec la tranquille évidence de notre enfance. Ce n'est pas que la Bible ait changé, mais c'est la société. Et le monde! Attention: une épée peut en cacher une autre!

  


(4°) Dernière remarque: la paix. On l'a souvent dit, il faut le rappeler: il y a deux sortes de paix. Celle, d'abord, de l'apparence, la paix qu'on fiche aux autres. Au niveau mondial, c'est l'équilibre des forces, qui empêche les guerres. Mais qui n'est pas une paix en profondeur. Car les conflits peuvent couver, la violence être en incubation... Et soudain, ça nous saute à la figure, comme dans les pays arabes.

Au niveau de la famille ou des relations personnelles, il y en a, aussi, de ces paix de surface, qui ne sont qu'un vernis posé par-dessus un conflit, par-dessus une injustice ou un pouvoir sans respect.

La vraie paix, bien sûr, elle est tout autre: faite non de relations fusionnelles ou immobiles, mais d'espaces de dialogue, d'accueil profond; d'échanges, surtout, où on se dit les désaccords franchement, pour oser les vivre dans la confiance, pour tenter de les analyser - quitte à devoir reconnaître ses propres torts. C'est ça, la paix du Christ, telle qu'il l'a vécue jusqu'à Golgotha! Non pas cacher les divergences, les désaccords, mais les aborder; lucidement.

Et c'est bien sûr la première paix, celle du vernis, que Jésus vient troubler: "Je ne viens pas apporter cette paix de surface, je vous amène le couteau, le ciseau, ce qui tranche et sépare..." Bien entendu, il ne nous donne pas une épée pour châtier l'infidèle. Mais c’est lui qui se donne, entièrement, sans retenue, et sa présence tranche entre ceux qui le suivent et ceux qui restent là.

Vous vous rappelez? Pour créer, dans la Genèse, Dieu avait séparé: la lumière de l'obscurité; la terre du ciel; les eaux des continents... L'aventure de la foi au Christ serait-elle donc la continuation de l'oeuvre du Créateur?

  

Je me dis qu'un jour, un vieux régent pourrait bien interpeller nos Eglises officielles, notre christianisme parfois trop immobile... Il nous demandera si notre foi, notre vie spirituelle, ressemble à l'épée de Charlemagne. Sera-t-elle incisive? Etincelante? Tranchante? Victorieuse?

Ou un discours de surface, long et plat?

Amen

Jean-Jacques Corbaz   



dimanche 11 septembre 2016

Pr, Vu, SB) Bon, le Samaritain?

Prédication du 11 septembre 2016

Lectures bibliques: Luc 10, 25-37; Luc 18, 18-23; Lévitique 19, 17-18



La parabole que je propose à votre attention, ce matin, elle est sans doute celle qui a le plus marqué la chrétienté. À tel point que le mot «Samaritain» a passé dans le langage courant, pour désigner les secouristes. Il y a même à Vevey un hôpital qui a pris ce nom: le Samaritain!

C'est un peu dommage, car le héros de la parabole que Jésus raconte n'a au départ pas grand-chose à voir avec le domaine médical!

Au temps du Christ, les Samaritains sont les habitants du pays voisin d'Israël, au nord. Leur religion et celle des juifs se ressemblent beaucoup, mais ils se battent comme des ennemis. Bref, le Samaritain dont parle Jésus, ce serait plutôt aujourd'hui un Libanais, un Palestinien ou un Syrien, davantage qu'un infirmier. Imaginez un dialogue saugrenu du genre: «Tu as passé ton diplôme de Libanais?» - «Je vais être opéré à l'hôpital du Palestinien»...

Ça choque, n'est-ce pas? Or Jésus aussi voulait faire sursauter ses auditeurs. Le prêtre et le lévite dont il parle, ce sont les spécialistes du sacré, en Israël. Mais quand ils voient un blessé, abandonné: ils passent tout droit! Les apôtres de la charité refusent de se mouiller pour un inconnu couvert de sang.

Au contraire, le Samaritain (le Palestinien, le Libanais – biffer ce qui ne convient pas), bref, l'étranger détesté, le musulman, eh bien lui, il s'arrête. Non seulement il soigne le blessé, mais encore il le transporte à l'hôtellerie, et paie de sa poche tout le nécessaire!

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Voilà. On pourrait presque s'arrêter ici. Vous imaginez la suite: faites comme le Samaritain (ou le musulman)! Soyez bons et secourables, ayez pitié du misérable, etc. etc...

Eh bien, pas du tout! Non seulement cette conclusion passerait complètement à côté de ce que Jésus veut dire, avec sa parabole; mais pire encore, cela ajouterait du bois à un incendie néfaste qui a déjà fait beaucoup trop de dégâts! Je m'explique.

Jésus ne veut pas nous faire la morale. Il refuse de nous faire évoluer en nous culpabilisant, comme l'ont hélas trop fait certains chrétiens. Ça ne mène à rien, de mettre à vif la culpabilité. Pire, ça dégoûte et ça démobilise. L'amour du prochain, selon l'évangile, ce n'est pas cela, mais pas du tout!

Là où ça commence à déraper, c'est déjà dans le titre que nous donnons à la parabole. Jésus ne dit jamais que notre Samaritain est bon. On moralise déjà, avec cet adjectif, nous entrons dans le récit par la fausse porte.

Car comment Jésus y entre-t-il, lui, dans cette histoire? Voici: «Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho... Il se fait attaquer, voler, molester... Il reste là, au bord du chemin, à moitié mort...». Ce n'est pas innocent, cette entrée en matière. Dans l'évangile, rien n'est jamais là par hasard! On aurait pu le dire en deux mots: un homme était couché, blessé, au bord de la route... ça suffisait. Mais ce que veut Jésus, vous comprenez, c'est que le héros de la parabole, ce soit l'homme attaqué et roué de coups, et non le secouriste.

Quand vous racontez une histoire à des enfants, ils s'identifient au héros de l'aventure, ils se mettent dans sa peau, ils vibrent à ses heurs et malheurs et font corps avec lui. «Il était une fois dans un château, une pauvre jeune fille que sa marâtre faisait travailler du matin au soir...» - et c'est parti, la magie opère, mes gamins se mettent dans la peau de Cendrillon ou Blanche-Neige...

Jésus fait de même. Il raconte sa parabole de telle manière que ceux qui l'entendent s'identifient, non pas au secouriste, mais au blessé, à celui qui est couché là, meurtri par la souffrance, sans espoir.

Est-ce que vous comprenez l'enjeu? Si notre premier mouvement, je devrais dire notre premier faux mouvement, c'est de nous mettre dans la peau du Samaritain, nous rallumons l'incendie de la culpabilité: «Je devrais prendre exemple sur lui... Il faut que je fasse mieux, que je donne davantage, etc.»

C'est justement pour éviter que nous nous engagions sur ce chemin du moralisme que Jésus, dans un récit très semblable, répond, à un riche notable qui l'appelle «Bon maître»: «Mais non! Pourquoi m'appelles-tu bon? Tu sais, personne n'est bon, sinon Dieu seul!»



Il ne s'agit donc pas de la parabole du Bon Samaritain, mais de celle du blessé secouru! Pour me dire qui est mon prochain, Jésus ne me fait pas la morale. Pour savoir comment aimer mon prochain, il me propose d'entrer dans la peau d'un homme qui n'a plus rien, ni argent ni santé; un homme qui ne peut que tout attendre des autres. Tout attendre des autres. À l’image du jeune homme riche, que Jésus invite à quitter toute sa fortune.

Dans la religion juive, les théologiens avaient de graves débats sur la question «qui est mon prochain?». Les maîtres de la loi, c'est-à-dire les spécialistes de la théologie, étaient partagés. Pour certains, le prochain, c'est seulement un juif (et des passages de l'Ancien Testament, c'est vrai, l'affirment). Pour d'autres, le prochain, c'est toute personne qui a besoin d'aide, quel qu'elle soit (et on trouve d'autres versets de l'AT qui le confirment).  Le maître de la loi dont parle notre récit voulait certainement entendre l'avis de Jésus sur ce grave débat.

Mais lui, le Christ, il refuse de répondre par une définition. Il ne veut pas faire de la théorie, pas plus que de la morale: il nous fait entrer, par son histoire, au coeur de la détresse d'un homme, d'un homme qui souffre et qui dépend entièrement du secours des autres! «Je ne te dirai pas qui est ton prochain. Mais tu le découvriras toi-même, quand tu te seras mis dans la peau de ce type molesté, violenté, volé, à moitié détruit, là, au bord du chemin».

… Et ça marche! Parce que voici la conclusion, donnée par le maître de la loi lui-même: «Mon prochain, eh bien je découvre que c'est l'homme qui lui a porté secours!».

Comprenez-vous le retournement? Le prochain, ce n'est plus le type à sortir de la mistoufle. Non, je suis le  blessé, et mon prochain, c'est celui qui vient à mon aide!


 Voilà. Cette fois, on peut s'arrêter. Car la conclusion, vous allez, aussi, la tirer vous-même. Mon prochain? Mais c'est celui qui s'approche! Et ce n'est que parce que je suis d'abord secouru que je deviens capable, à mon tour, d'aider les autres. D'avoir pour eux des gestes d'amour. Et vu que j'ai passé par là, je sais de quoi l'autre a vraiment besoin.

Amen. Ah, vous éteindrez l'incendie en partant.
Merci!


Jean-Jacques Corbaz