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dimanche 14 mai 2017

(Co, Pr) "Et n’oublie aucun de ses bienfaits"

Prédication narrative du 14.5.17

Lectures: Psaume 103, 1-18; Romains 5, 1-8



Soir d’octobre... “Lalala, lalalala la... Un peu d’ombre et de lumière, au partage entre chien et loup...”

Non! Marcel n’est pas d’humeur à chanter, aujourd’hui. D’un geste sec, il éteint la radio. D’ailleurs, ce n’est pas le soir, en ce dimanche. Ce n’est pas le soir? sauf peut-être dans sa vie. Sauf peut-être dans toutes ces années, accumulées, qui lui pèsent; sur les épaules et sur le coeur. Fatigue. Douleurs. Aigreurs, parfois. Et surtout cette surdité, qui l’empêche de se joindre aux conversations à plusieurs.

Marcel marche, péniblement; quitte la cuisine; sombre. Et se dirige vers la porte. Descend, lourdement, les trois marches du perron. Et s’arrête. Contemple le pâle soleil d’automne. Morose, Marcel. Et, s’assied; ou plutôt se laisse tomber, sur le vieux banc, devant la ferme-qui-ne-sert-plus (la ferme donc, pas le banc).



Et aujourd’hui, c’en est trop. Déjà, le volet, qui tape quand souffle la bise, et qu’il n’a pas réussi à réparer... avec ses mains qui tremblent tellement...

Et puis, il a bien fallu téléphoner au neveu, pour qu’il vienne, s’occuper de ce maudit volet. Mais que c’est difficile, d’avouer... qu’on n’a pas pu; qu’on ne peut plus; qu’on a besoin des autres. Alors qu’avant, alors que toute sa vie, c’étaient les autres qui avaient besoin de nous...

Et puis, la goutte qui a fait déborder le vase: voilà que c’est la femme du neveu qui a pris le téléphone; et qui lui a répondu, d’un ton un peu sec, un peu impatient, que oui son mari viendrait, mais pas aujourd’hui, mais peut-être mardi ou mercredi, en sortant du travail, car il a tant à faire, depuis qu’il est concierge de cet E.M.S. - et Marcel a entendu, derrière ces trois lettres, claquer comme une menace: E - M - S, maison de retraite, quoi, pour les vieux, Marcel, pour les qui ne sont plus capables, comme toi bientôt... peut-être...

- J’en peux plus! grommelle Marcel. Quelle rosse!

À qui parle-t-il, au fait? À lui-même? À Dieu peut-être? Il ne se pose même plus la question. Car depuis tout petit, Dieu a fait partie de sa vie: école du dimanche; catéchisme; Unions Chrétiennes, quand il avait rencontré Marguerite (léger soupir de bonheur). Ils allaient au culte, régulièrement. Il entendait mieux, alors! En son temps, il avait même été membre du Conseil de paroisse, pour rendre service au pasteur Amiguet, un tout vrai, un profond, celui-là...

Avec Marguerite, ils avaient pris l’habitude de “rendre grâces” avant les repas, comme leurs parents le faisaient avant eux, depuis toujours: “Mon âme, bénis l’Eternel, et n’oublie aucun de ses bienfaits”. Oui, ça lui fait du bien, de repenser à tout cela, ça lui fait du bien, en ce dimanche. Marcel se souvient même de son émerveillement, quand, petits gamins, ils écoutaient tante Rose raconter les miracles de Jésus: la guérison du paralytique; la multiplication des pains; Jésus qui marche sur l’eau; la tempête apaisée... Et puis, dans l’Ancien Testament, la sortie d’Egypte; et les murs de Jéricho; et David et Goliath...
  


Mais maintenant? Mais aujourd’hui, Dieu est-il toujours aussi puissant et agissant? Ou bien est-il devenu peu à peu aussi essoufflé que lui, Marcel? Aussi usé et handicapé? Aussi fatigué?

En tout cas, dans sa vie présente, il n’y a plus d’exploits; plus de miracles inouïs qu’on pourrait raconter à des enfants aux yeux écarquillés...

Non, rien de merveilleux; mais cependant... il y a quelque chose quand même: comme une amitié, continue; une présence, qui fait du bien. Quand Marcel se confie, dans la prière ou dans le silence, il sent une sorte de réconfort; un peu comme lorsque Marguerite était encore là, à côté de lui, sur le banc devant la maison, les soirs où tous deux avaient tant travaillé.

Et quand Marcel sent... une conscience lourde, des regrets, des actes dont il n’est pas fier, eh bien cette présence le rend plus léger; plus libre. Il se sait pardonnable... et pardonné! Oui, ça ressemble au bras de Marguerite sur son bras, les soirs de peine...
... Marguerite... (soupir de bonheur).

Il revoit le voyage qu’ils avaient fait, pour leurs 40 ans de mariage. Leur seul voyage! En Grèce. Sur le bateau, ils avaient reparlé de leur enfance, de leur jeunesse; de leurs espoirs... de ces enfants qu’ils n’ont jamais pu avoir...
  

Et si, maintenant, Marguerite repose au petit cimetière du village, elle est toujours si fortement présente dans le coeur de Marcel; dans leur foi, partagée; tranquille, mais sûre. Par elle, Dieu est plus proche, aujourd’hui encore, se dit le vieux paysan. Reconnaissant.

Sur son banc, Marcel se sent mieux. Ça lui a fait du bien, de sortir, et de méditer ainsi. Un bien fait! Son énervement l’a quitté.

Il entend maintenant les enfants des voisins qui jouent de l’autre côté de la haie. Il remarque aussi l’odeur à peine acide des pommes, tombées à quelques pas de lui. Parfum de bel automne. Fruits! Récoltes! Travail bien fait!

Est-ce que ce n’est pas le Créateur qui l’a soulevé, là, pour voir plus large? Comme son grand-père le portait, enfant, pour lui montrer des choses plus loin, plus haut?

Marcel a l’impression d’avoir regardé le monde à travers des lunettes d’approche: tout à l’heure, il voyait ses misères, agrandies, menaçantes, énormes. Et maintenant, on dirait que Dieu a retourné les jumelles, et ses soucis sont devenus beaucoup plus petits; presque des broutilles.
  

Marcel se sent plus près de Dieu, et, du coup, il a envie de se rapprocher des autres. Il se lève, et par-dessus la haie, il salue les voisins. “Bonjour!”. Il offre des pommes aux deux gamins.

Et puis, il pense à son neveu. Quand il viendra, il faudra qu’ils parlent franchement, tous les deux. Trouver une solution pour ces petits travaux. Et... dire qu’il n’a pas aimé l’allusion, l’allusion à l’EMS... Non, ça non, c’est au-dessus de ses forces. Peut-être qu’il comprendra tout seul, le neveu...

Marcel s’est levé. Sans s’en rendre compte, il fredonne la chanson qu’il a entendue tout à l’heure, à la radio: “Lalala, lalalala, la... On n’est pas dans les Cyclades, on est bien dans nos îles à nous; nous avons le vent, maussade, qui fait plier le genou. Mais pour vous, ce soir d’octobre, je voudrais rester debout. Que je sois perdu ou sobre, je veux vivre près de vous; je veux vivre près de vous.”

Marguerite... (soupir ému). Un jour, en Grèce, ils avaient visité un couvent. Un moine avait expliqué que, chaque matin, les chrétiens grecs disent le psaume 103: “Mon âme, bénis le Seigneur, et n’oublie aucun de ses bienfaits”. Le couple s’était regardé en souriant, étonné de cette coïncidence. Et la tendresse de ce moment-là avait toujours habité leur prière, depuis. Elle lui avait donné une nouvelle vigueur.

C’est l’heure du souper, maintenant. Le soir est vraiment là, cette fois. Devant son bol de café au lait, sa tranche de pain et son bout de fromage (c’est son menu ordinaire), Marcel dit d’une voix forte et paisible, presque joyeuse: “Mon âme, bénis l’Eternel, et n’oublie aucun de ses bienfaits”. Amen                                          

Evelyne Roland Korber et Jean-Jacques Corbaz 

Merci à Emile Gardaz pour les paroles de la chanson!  



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